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2016-09-01T15:21:50+02:00

Lettre de Paris

Publié par Hafid ADNANI
Lettre de Paris

A Boualem Sansal

Cher et attristant Boualem,

Je sais très bien que tu as souffert le martyr et dans ta chair de l'intégrisme musulman, imbécile, violent, triste, assassin, impardonnable sans doute pour toi à jamais, c'est entendu. Tu n'es pas le seul, même si l'on peut reconnaître que tout écrivain à succès que tu es, tu vis encore en Algérie, que c’est un choix courageux et que cela ne doit pas être facile tous les jours.

Je t'ai rencontré au mois de septembre dernier à Paris pour un long entretien pour ton « 2084, la fin du monde », que j'ai trouvé bien construit et surtout comme un bel hommage à Orwell et à sa vision qui transcende le temps, hélas. Je l’ai également lu comme un avertissement sur la nature humaine, incorrigible et toujours capable du pire, malgré toutes les leçons de l'Histoire.

Et puis je connais tes prises de position excessives. frisant avec une certaine naïveté même, pensai-je, l'islamophobie, et donc le racisme et les pires thèses qui circulent en France et ailleurs ces temps-cis. Ce fut le cas pour cette tribune dans Le Figaro du 15 septembre 2015 intitulée « Lettre à un Français sur le monde qui vient » (un écrit de trop pour moi) qui se veut comme un avertissement aux Français qui seraient naïfs, sur ce qui les attend...Les tenants des pires idéologies n'ont pas, par ailleurs, hésité à te citer dans leurs déclarations, sans que tu fasses, à ce que je sache, le moindre démenti. Sans que tu trouves important finalement de te démarquer d'eux. Ce qui me choqua mais j'ai mis, à cette époque encore, cela, sur une certaine ignorance de ta part de la réalité des débats intellectuels vifs et si importants, en France notamment. Je voulais déjà t’écrire mais je vois que j’ai eu tort de ne pas l’avoir fait.

Afin d'illustrer le choc qui a été le mien en lisant ton récent article dans Le Monde du 18 juillet 2016, intitulé « Gare au terrorisme à bas coût », article très décevant sur le fond et dont je ne comprends pas le sens, sinon celui de te démarquer cette fois-ci, de la lutte d'un peuple, le tien, pour sa liberté, au nom de ton aversion pour le terrorisme, et à montrer ouvertement à quel point tu as intériorisé le mal que les fous de Dieu ont réussi à instiller finalement en toi, au point de te transformer peu à peu en un de ses ambassadeurs les plus virulents.

J’ai beaucoup d’admiration pour ton talent en général, mais je suis certain que cet article a été accepté par la Rédaction du Monde seulement parce que tu t’appelles Boualem Sansal. Son contenu est creux. Pire, il est dangereux.

Tu as perdu donc le combat contre la haine Boualem, et ceux que tu combats ont gagné désormais. Un grand écrivain algérien, reçu partout dans le monde avec les honneurs, primé plusieurs fois, préconise donc les méthodes de Massu, de Bigeard et d’Aussaresses pour venir à bout du terrorisme qui nous gangrène ? Ou ai-je mal compris ?

Boualem, je te rappelle que Le 15 décembre 1961 à Jérusalem, le criminel nazi Adolf Eichmann a été condamné à mort pour crime contre le peuple juif et contre l’humanité. Ce jugement a fait naturellement, dirions-nous, l’objet d’un consensus national. Pourtant, le 29 mai 1962, un groupe de survivants de la Shoah et d’intellectuels, dont les philosophes Hannah Arendt, Hugo Bergmann, Martin Buber et Gershom Scholem, a refusé l’épilogue de ce procès qui lui a paru inapproprié. Ce groupe a même envoyé une pétition au président Itzhak Ben Zvi pour demander que la sentence de mort soit commuée.

En s’opposant à l’exécution d’Eichmann, ils ont soulevé à la fois des questions directement liées à la Shoah, mais ont défendu aussi les valeurs du judaïsme, ont posé la question d’une morale juive pour Israël et ont discuté de la nature d’un Etat juif.

Ces intellectuels, vois-tu Boualem, sont l’honneur d’un Etat d’Israël de plus en plus lointain de ce qu’il est aujourd’hui, et de l’Humanité. Ils ont mis les valeurs qui sont les leurs au-dessus de tout, et surtout au-dessus de la haine et du ressentissent, qu’ils ont banni. Il sont refusé la tentation de la vengeance malgré, pour certains, leurs propres atroces souffrances. Ils étaient grands Boualem. Ils étaient grands.

Et toi Boualem, qu'a fait de toi cette haine de l'abject islamiste ? De l'innommable terroriste qui brise des vies entières au nom d'une idéologie mortifère ? Voudrais-tu nier en son nom la réalité du système colonial alors que d'autres se battent sans relâche pour que ses crimes soient reconnus enfin en France notamment ? Personne n'ignore par ailleurs que les drames actuels sont aussi le produit de cette société postcoloniale amnésique et arrogante, qui compte parmi elle des enfants blessés au plus profond d’eux-mêmes et qui méritent au moins cette reconnaissance, qui serait elle-même le symbole d’une volonté sincère de vivre-ensemble et de paix. Boualem, c’est triste de te rappeler ces évidences : le FLN lui-même, sa violence que tu sembles fustiger en bloc et ses attentats, sont le produit du système colonial, imbécile, violent, aliénant et encore destructeur à l'heure qu'il est par la négation des crimes qu'il a commis ?

Car vivre vois-tu, ce n’est pas seulement respirer. Il y a quelque chose en l’Homme, un héritage personnel intrinsèque qu’il doit assumer et qui échappe à toute considération matérielle.

Le refoulé de la guerre d’Algérie en France est une affaire grave. Il en est de même, cela va de soi, pour l’Algérie postcoloniale qui patauge dans les méandres d'une Histoire fabriquée sur mesure.

Rappelle-toi aussi Boualem, ce jeune père de famille, Antoine Leiris, dont l’épouse a été sauvagement assassinée au Bataclan, le laissant endeuillé et seul avec un enfant. Cet homme meurtri a lui aussi refusé la haine malgré tout et écrit un texte remarquable qui a circulé sur les réseaux sociaux puis un livre avec ce titre dans lequel toute l’humanité devrait se reconnaître : "Vous n'aurez pas ma haine". Tu vois, lui c'est mon frère. C'est mon frère dans ce combat contre la haine et la barbarie. Voici son message pour les terroristes : « Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant, mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. ».

Je sais la grandiloquence souvent inutile et même néfaste des algériens quand ils se livrent à la mise en perspective de leur récit national. Je sais que le débat sur la violence utilisée par le FLN doit être posé en Algérie, où on ne réfléchit malheureusement pas ou pas assez à ces questions brûlantes comme le débat sur la colonisation, la guerre, sur les mensonges et les compromissions. Je sais tout cela Boualem, mais enfin tout de même. C’est insultant pour la cause juste des algériens qui ont lutté contre un phénomène humain gravissime qui s’appelle la colonisation ; pour la juste cause d’une nation née dans la douleur et qui subit encore la tricherie des politiciens et autres mafieux qui perpétuent une aliénation du peuple qu’ils ont vécue et héritée (car ils n'ont rien connu d'autre ?), que de comparer, d’une certaine façon, l’assassin, le meurtrier, le terroriste sans foi ni loi de Nice à Yacef Saadi.

Je n’ai pas de mots pour qualifier cela mais tu seras redevable de ce que tu as fait là sur plan symbolique. Toi l’ami de Rachid Mimouni. Je suis certain qu’il n’aurait lui, jamais accepté une telle compromission, une telle folie Boualem.

Demain les algérianistes, nostalgiques de l’Algérie française et autres vichystes et partisans du pire de tous bords, je t’épargne leurs noms Boualem pour ne pas leur rendre un hommage involontaire ici. Demain les héritiers de ceux qui ont fait la honte de la France à travers son histoire, reprendront tes mots pour donner des arguments inattaquables à leurs opposants républicains, soucieux des valeurs communes d’humanité et de paix.

Demain cette partie de la droite française qui appelle à emprisonner des « suspects » se saisira de tes mots, de tes arguments, ceux d’un écrivain algérien important qui n’hésite pas à appeler à utiliser les gros moyens, au mépris de ce qui fait le monde civilisé qui est pourtant ton modèle, au mépris du droit humain tout simplement.

Demain tu ne prendras pas encore ta plume pour te démarquer de ces apprentis sorciers, de ces vendeurs de drame, de malheur et de haine souvent par opportunisme vois-tu ? Par opportunisme Boualem.

Et demain les livres d’Histoire diront l’intellectuel néfaste que tu as fini par devenir dans cette période trouble pour la France, pour l’Algérie et pour le monde.

Hafid ADNANI

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2016-09-01T15:15:39+02:00

Laurent Gaudé pointe nos défaites

Publié par Hafid ADNANI
Laurent Gaudé pointe nos défaites

"Tout ce qui se dépose en nous, année après année, sans que l'on s'en aperçoive [....] tout ce qui bouge là, avance obscurément, [...], souterrainement, jusqu'à remonter un jour et nous saisir d'effroi presque, parce qu'il devient évident que le temps à passé et que on ne sait pas si l'on peut vivre avec tous ces mots, toutes ces scènes vécues, éprouvées, qui finissent par vous charger comme on le dirait d'un navire."

Laurent Gaudé

"Écoutez nos défaites".

Laurent Gaudé, pour son neuvième roman, s'installe comme un romancier, un intellectuel et un penseur des temps actuels, bouleversés par le terrorisme et la guerre jusque dans le centre de Paris. Des temps qu'il inscrit dans l'Histoire avec une telle justesse, que l'invitation à une réflexion profonde sur nous-mêmes y devient une évidence. Il s'agit ici d'arriver à nous penser collectivement comme partie intégrante de ces drames du monde, et pas uniquement comme victimes de ce qui viendrait d'ailleurs et qu'il faudrait éloigner d'urgence. Car cet ailleurs éventuel nous regarde. Il nous regarde et nous le regardons constamment. Il s'agit d' « écouter nos défaites » ici et ailleurs, pour mieux saisir notre folie meurtrière, dans l'espoir caché sans doute, de mieux la maîtriser.

On sort de ce roman marqué par la brûlante actualité, l'universalité et l'intensité de ce qu'il contient (Contenir au sens d'éviter le débordement, la déflagration, l'explosion et la folie). C'est un roman si fort sur les drames à répétition, les drames éreintants du monde, les drames qui ont fini par arriver à nos portes (ce qui nous interdit totalement de les ignorer , comme ceux, sidérants, du 7 janvier 2015, du 13 novembre 2015, du 14 et du 26 juillet 2016, auxquels ne fait pas référence ici Laurent Gaudé) ; des drames inscrits magistralement dans une Histoire multiforme, tentaculaire et parfois paraissant si lointaine, que l'on quitte (temporairement il va de soi) les mots de ce texte, évidemment bouleversés, mais enrichis de quelque chose de nouveau.

Les mots si nécessaires et plus que jamais, à "mettre", à "poser" sur les maux d'une humanité qui a besoin de comprendre, des mots en écho à un Mahmoud Darwiche, le poète palestinien, qui trouve naturellement une place dans cette histoire universelle :"Ne laissez pas le monde vous voler les mots." dira ce dernier au personnage principal du roman lors d'une rencontre insolite à Paris. Un ultime message du poète qui restera gravé en lui pour toujours.

Ce texte, qui sera désormais incontournable, nous dit en effet ce que nous n'avons pas pu, les uns et les autres exprimer ou même penser. Il nous éloigne du flou, de la médiocrité et parfois de l'erreur absolue et préjudiciable à tous, notamment des politiques, qui pour certains ont décrété qu'il fallait se cantonner à trouver les moyens de vaincre (avec brutalité, naturellement) le mal, sans prendre le temps d'analyser ses racines et ses ressorts, afin de tenter humblement de comprendre sa terrible "possibilité" et sa provenance, confondant ainsi tentative de compréhension et justification des ignobles crimes commis.

Laurent Gaudé le dit haut et fort : ce sont nos défaites, les défaites mémorables (qui sont parfois de grandes humiliations) des hommes, qui font l'Histoire, qui la marquent au fer rouge sans doute beaucoup plus que les victoires.

Il est dès lors nécessaire et urgent d' « écouter » nos défaites.

L'évocation de défaites plus anciennes telles que celles de Hannibal qui voulut marcher sur Rome, d'un empereur (Hailé Sélassié) réduit à rien par Mussolini puis renversé par les siens, du Général Grant qui écrasa pourtant les confédérés pendant la guerre de sécession, achève de convaincre le lecteur de l’étrange répétition d'une histoire dont on se refuse pourtant à retenir les leçons.

À quoi bon donc Thucydide qui disséqua pour l'humanité la guerre du Péloponnèse ? À quoi bon l'historien ? Telle est la question qui découle de cette lecture. Une réponse, venant d'un professeur d'Histoire libanais, adressée à ses étudiants, est ébauchée dans le roman : l'historien agit "par amour" et c'est ce qui importe.

Mais on se surprend également au fil des pages à penser à notre histoire plus ou moins récente, sans que celle-ci soit évoquée explicitement dans le texte. On pense aux horreurs et injustices du système colonial, à la guerre d'Algérie dont le refoulé est une question grave dans la France de 2016. On pense aux deux défaites de Saddam Hussein, celles de 1991 et encore plus celle de 2003, qui ont. en grande partie, dessiné le drame que nous vivons aujourd'hui. On pense à celle des Talibans, brutale et expéditive, consécutive à celle, tout aussi coûteuse en vies humaines et marquante pour le monde occidental, du 11 septembre 2001. Une défaite qui finit par installer durablement la guerre dans cette région déchirée du monde. Là est la force absolue des grands textes : susciter autre chose que ce qu'ils expriment, ouvrir des voies infinies, régner sur notre vie pour toujours comme autant de boussoles, autant de guides.

L'amour est partout convoqué ou suggéré. Il représente la (seule) solution aux maux qui nous gagnent : l'amour charnel, physique, l'amour des mots, de la poésie, l'amour de l'art et de la culture...

Les défaites ne sont que les miroirs réfléchissants de ce que l'on peut nommer des "victoires". Mais comment parler de victoire ? Une victoire existe-t-il réellement lorsque le sang de milliers, parfois de millions de soldats et d'innocents l’a ponctuée ?

Telle est l'interrogation que nous renvoie Laurent Gaudé avec brio et notamment à travers deux personnages que tout sépare a priori et que la folie du monde a rapprochés quelque part dans une nuit d'hôtel qui deviendra une nuit d'amour, un acte de résistance envoyé par les deux protagonistes à la face du monde.

Assam, agent secret français qui se lance sur les traces d'un "collègue" américain pour des raisons obscures et qui est fatigué des absurdités de sa vie professionnelle et de sa vie tout court, toute sacrifiée aux services secrets qui ont œuvré un peu partout dans le monde, sur le théâtre des opérations, souvent un théâtre de guerre et de mort ; et une femme irakienne, Mariam, venant d'un pays dont on se demande parfois s'il existe encore. gardienne des vertiges des temps anciens et traqueuse d'objets d'art perdus, disparus de son pays, de sa région à l'histoire millénaire, à la suite des guerres, volés (lorsqu'ils ne sont pas détruits) pour les besoins des honteux trafics qui se sont développés depuis l'apocalypse que connaissent ces terres moyen- orientales.

Deux êtres en quête d'eux-mêmes à travers leurs quêtes respectives. Deux destins qui auraient pu s'ignorer ou se haïr depuis leurs (lointaines ?) contrées mais qui finissent par se rencontrer et s'aimer grâce à l'amour partagé de l'art et de la poésie, grâce à ce qui unit deux êtres sensibles : la conscience de la beauté du monde, seule planche de salut pour une humanité menacée de ténèbres et toute entière en danger.

Il s'agit ici de vies, a l'instar de la nôtre, qui se déroule sur cet amas de souffrances, sur ces morts à perte de vue sur des champs absurdes de bataille, ces destins brisés par la guerre et sa perpétuation par des défaites qui nourrissent le sentiment d'humiliation et de vengeance. Ces victoires qui n'en sont en réalité donc pas :" Écoutez nos défaites. Nous n'étions que des hommes, il ne saurait y avoir de victoire, le désir, jusqu'à l'engloutissement, le désir et la douceur du vent chaud sur la peau".

Un roman sur l'urgence de penser la folie des hommes qui s'empare à nouveau, et avec force, du monde.

Hafid Adnani

Laurent Gaudé – Ecoutez nos défaites

Editions Actes Sud. Août 2016

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2015-12-11T19:23:07+01:00

Lettre de Paris

Publié par Hafid ADNANI

Qui accuser sinon nous-mêmes ?


Ce qui arrive à la France est suffisamment inédit et dangereux pour que chacun prenne la mesure de ses responsabilités personnelles chez lui, professionnelles à son travail, sociales dans les lieux publics avec tous... Et bien sûr avec sa famille et ses amis.

>Historiquement, le courant raciste, xénophobe, antirépublicain, colonialiste, antisémite... Tout à la fois ou à des doses parcimonieuses qui finissent par se rassembler d'une manière ou d'une autre... Ce courant traverse donc la société française de manière transversale sans être parvenu à s'éteindre à jamais malgré les revers sévères qu'il a subis. Il a connu aussi de grandes périodes de réveil comme la période actuelle, comme sous Vichy , comme pendant la guerre d'Algérie...

Ce n'est pas un hasard si les nostalgiques de l'Algérie française, de la colonisation et de Vichy, forment aujourd'hui le noyau du Front National, même "relooké" par Marie Le PEN et Florian Philippot, au grand dam d'ailleurs de son fondateur qui affiche lui clairement ce qu'il est, en ancien tortionnaire de la guerre d'Algérie qui s'assume comme tel.


Pour s'en assurer, il suffit d'aller dans une manifestation du FN le premier mai à Paris par exemple, ou tout simplement écouter les déclarations publiques de son électorat de base. Dans la manifestation de 2015, que j'ai croisée par hasard en allant au Caroussel du Louvre, les manifestants scandaient à tue tête "On est chez nous !" sous les yeux des ténors du parti qui jurent pourtant qu'ils ne sont pas xénophobes.

Récemment, une électrice du parti dans les rues d'une ville Front National sur France Inter : "Nous avons un bon maire... Il ne veut pas de mosquée. Les mosquées c'est chez eux. Nous, c'est les églises."


Dès lors je ne comprends pas la rhétorique actuelle, notamment médiatique, sur une supposée "normalisation" du FN. Autant alors "normaliser" la parole xénophobe et raciste, normaliser donc le rejet de l'Autre ?

Sans aucun doute, et quoi que déclarent des hommes politiques désarçonnés et largement responsables de cette situation, le fond de commerce du FN reste la haine de l'Autre et le repli sur soi qui est finalement une forme de haine de soi.

Sa conception de la nation ressemble étrangement à celle de "la fin des temps" prôné par le mal-nommé "Etat Islamique" qui sublime lui, "la haine de l'Homme" tout simplement et donc la mort de l'Homme, et de nous tous par conséquent.

Car une nation fermée n'a pas d'avenir, une nation qui ne se confronte pas aux autres nations et aux autres peuples est condamnée à dépérir.

J'entends les protestations et je dois expliquer mes propos : je ne confonds pas le FN qui travaille sur des bases légales, qui est un parti officiel, et ces criminels perdus pour eux-mêmes et pour l'humanité.

Je réfléchis toutefois à ce qui, dans les profondeurs même du sens, peut rapprocher une idéologie mortifère et indiscutablement rejetée par nous tous (à quelque égaré(e)s près..) et une idéologie dangereuse pour laquelle à présent adhère par un vote massif une bonne partie de la population française

De l'Autre côté en effet de l'échiquier, et à côté de ce mouvement qui s´ oppose historiquement aux "Lumières" et à son héritage que constitue notre société libre et moderne. qui prône l'égalité, notamment entre les femmes et les hommes et la lutte contre toutes les discriminations... Le drame de cette société si riche dans sa constitution et sa diversité inouïe donc, c'est qu'il s'est curieusement et progressivement créé un nouveau mouvement donc dirons-nous, même si c'est une évolution extrême d'un mouvement qui était déjà là depuis très longtemps et avec lequel les compromissions furent nombreuses . Un mouvement dis-je qui se nourrit d'abord du rapport complexe de notre société à la Religion, allant jusqu'à abandonner la spiritualité au nom des "Lumières" justement, et d'une laïcité chèrement acquise, si précieuse mais instrumentalisée et mal comprise à la fois.

Se basant sur la Religion "nouvelle", celle qui fait peur et qui sépare de l'Autre, des croisades au Senatus Consulte de Napoléon III et 1865, qui a fait déjà des habitants d'une Algérie conquise des exceptions à la loi française au nom justement de cette religion, largement considérée aujourd'hui, notamment pour ceux qui se révoltent en son nom, comme celle des dominés de ce monde, des damnés de la Terre.

Ce cocktail explosif que nous avons longtemps ignoré de frustrations, de discriminations, de racisme, de mépris ancestraux et de guerres injustes et de violences auxquelles se sont rajoutées la misère morale et la sublimation d'une pratique religieuse qui apparaît parfois comme la seule encore vivante, la seule qui permettre des rituels, qui accepte une foi aveugle, qui accepte tout le monde en son sein sans une difficulté aucune et qui peut apaiser dans sa forme extrême et destructrice, quelle absurdité, la violence de la société et celle des dominants sur les dominés en particulier.


Ceci a donc curieusement donné un mouvement, non pas à la contestation intelligente et non- violente qui est certainement souhaitable, non pas l'apport de quelque chose d'authentique, aussi étranger soit-il à cette société ouverte par essence. Non. C'est une démarche de haine et d'aveuglement, qui prône la mort de soi et de l'Autre. Le suicide collectif en somme.

Et qui passe aujourd'hui largement à l'action y compris à Paris.

La France, comme d'autres pays du monde il est vrai, mais la France est c'est important et sidérant que ce soit la France, notre France belle et violente à la fois (naguère je le croyais, mais hélas la violence est là..) est prise en tenaille entre ces deux extrêmes si dangereux qui s'alimentent d'ailleurs mutuellement d'une manière inexorable.

Voilà contre quoi nous devons aujourd'hui nous battre. Voilà ce que nous devons refuser. Ni Charybde ni Scylla. Voilà notre guerre à nous. Celle de tous le jours... Voilà notre grave responsabilité. En particulier vis-à-vis des jeunes générations.

Chacune et chacun doit prendre ses responsabilités. Chacune et chacun, si elle (il) est sincère et pense à demain doit donner sa part, celle du "Colibri" comme dirait Pierre Rabhi. Le moment n'est pas à la haine, à la vindicte, à la folie des politiques et aux simplifications.

Le moment est à la résistance, à l'action de chacun en tout lieu et à tout moment, à cette "guerre" quotidienne et pacifique à laquelle j'appelle de mes vœux.


Sans cela, point de salut.


>ous sommes tous responsables.

Hafid Adnani

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2015-03-23T17:45:01+01:00

Djilali Bencheikh : Un amour algérien

Publié par Hafid ADNANI
Djilali Bencheikh : Un amour algérien

Publié le 23 mai 2015 dans le quotidien El Watan

Il y avait dans la tradition orientale et bédouine Qaïs et Layla, puis Roméo et Juliette à Vérone, des tragédies, réelles ou inventées, qui ont marqué les hommes par l’intensité des amours impossibles qu’elles disent. Nous pouvons à présent, pour ce qui est de littérature algérienne contemporaine, plurielle sur le plan de la langue et qui doit s’assumer telle quelle, rajouter l’histoire de Salim et de Nina, héros postcoloniaux d’une Algérie nouvelle mais déjà vouée à l’épreuve de sa propre liberté, une Algérie qui finira, dans une fuite en avant insensée vers la dictature et la déroute, par faire renoncer nos deux héros à l’amour, donc à la vie.

Par Hafid ADNANI

Djilali Bencheikh a écrit sur le tard. On peut dire plus précisément qu’il s’est attelé tardivement à l’œuvre littéraire car il écrit en réalité depuis bien longtemps, au moins parce qu’il fut journaliste toute sa vie professionnelle durant. L’écrivain qui sommeillait en lui s’est révélé à 55 ans avec un talent et une efficacité qui en disent long sur sa modestie presque maladive. Cette modestie inhérente à sa personne le mena à prendre sa plume et à prétendre à la littérature bien plus tard que ce qu’il aurait sans doute pu faire. C’est une certaine « littérature de l’urgence » des années 90, ne pouvant le satisfaire tant elle incluait beaucoup de médiocrité, et traitant parfois brutalement et sans talent des drames immédiats de l’Algérie, qui le décida à sortir de son silence littéraire pour publier un premier roman. Celui-ci se révéla d’emblée comme un œuvre majeure. Jean-Luc Einaudi, historien du 17 octobre 1961 à Paris, à qui j’ai « fait lire » le livre alors, en profita pour en faire part dans la nouvelle édition, aux Presses Universitaires de France, de son essai sur Lisette Vincent intitulé : « un rêve algérien ». Einaudi regrettait en effet dans un passage de la postface du livre sur cette institutrice, née en Algérie en 1908, qui s’engagea contre la colonisation et pour l’indépendance de son pays, n’ait pas pu être là pour lire le premier roman de Djilali Bencheikh, car c’est un texte qui sonnait pour lui comme un appel à la réconciliation de l’Algérie avec elle-même.

C’était en 1999 et le roman, publié aux éditions Séguier et situé entre l’autobiographie et l’autofiction, car avec Djilali Bencheikh c’est difficile de savoir, s’intitulait Mon frère ennemi.

Il s’agissait en fait d’un premier opus d’une trilogie (jusqu’ici en tout état de cause), celle de Salim, le double de Djilali, un jeune Algérien né au milieu des années 40 dans la vallée du fleuve Chélif qui fait son apprentissage de la vie dans une Algérie soumise à la blessure coloniale ; laquelle blessure la plongera dans une atroce mais nécessaire guerre de libération puis enfin dans le faux aboutissement d’une indépendance et d’une liberté qui se révéleront comme étant celles de tous les dangers.

Comme les très talentueux écrivains-journalistes Kamel Daoud et Yahia Belaskri, avec respectivement Meursault, contre-enquête aux éditions Barzakh puis Actes Sud et Les Fils du Jour aux éditions Vents d’ailleurs, et comme le cinéaste Merzak Allouache, pour ne citer que ceux-là, qui ont construit dans la période présente (le film de Merzak Alouache « Les terrasses » ne sortira d’ailleurs que le 29 avril 2015 à Paris) des œuvres importantes, Djilali Bencheikh, lui-même journaliste-écrivain, vient de rajouter à ses écrits, visiblement, et comme les autres, à son corps défendant, une pièce maîtresse d’une grande force, qui revendique et qui raconte une Algérie vraie, complexe mais décomplexée, riche de sa diversité mais poussée dans la tragédie. Une Algérie que gagnerait à connaitre sa jeunesse actuelle et ses commentateurs aveuglés par l’arbre de l’actualité immédiate, qui cache la forêt de l’histoire d’un pays attachant et meurtri s’effondrant tous les jours sous nos yeux, presque dans l’indifférence générale et dans la douleur de ses enfants d’hier ou d’aujourd’hui.

Djilali Bencheikh est un écrivain important en particulier parce que sa littérature est imbriquée dans son vécu et inversement désormais. Après ce premier roman surgira en 2007 le second volume de Salim, qui signifie à peu près intact en arabe, autre roman personnel dont le beau titre, Tes yeux bleus occupent mon esprit, aux éditions Elyzad, évoque de façon directe l’amour et l’éloge de l’autre sexe dans une globalité qui touche le corps et l’âme, une des caractéristiques de l’œuvre bencheikhienne. Il se situe dans les années-collège d’un jeune homme brillant, naïf, amoureux, aimant et assoiffé de savoir ; un jeune homme « intact » dans un monde de folie, par opposition à la folie de Salim (Homq salim ou folie intacte) traduction et adaptation algérienne du journal d’un fou de Gogol par Abdelkader Alloula. Un jeune homme qui lorsque la guerre d’Algérie pointe à l’horizon, au sortir d’une petite enfance largement racontée dans Mon frère ennemi, tombe amoureux de Françoise, symbole d’une autre France que celle de l’oppression coloniale, fille d’un capitaine de l’armée française pour compliquer le tout, à qui il réussit à faire croire que son père était « journaliste » au lieu du « journalier » qu’il était réellement, et dont les beaux yeux bleus le font mourir d’amour.

Un amour déjà ici fantasmé et rendu impossible par la prison de l’Histoire : « Ai-je le droit de l’aimer sans trahir les miens ? ».

Avec Nina sur ma route aux éditions Zellige paru en 2015, c’est une certaine mémoire indispensable, nouvelle en littérature, vivifiante et libératrice de l’Algérie, qui s’exprime à nouveau dans le style dense et drôle, léger et intense qui est celui de Djilali Bencheikh. Le décor premier est l’Alger du milieu des années soixante, Salim est un étudiant en économie fier, libre, indépendant et engagé pour son pays, militant au parti communiste algérien, parti interdit mais toléré avant la victoire définitive du « clan d’Oujda » qui écartera Ben Bella du pouvoir. C’est la fin de cette première période, certes incertaine et imparfaite, de l’histoire de l’Algérie, mais jonchée de soleil, de belles filles et de libération des sens en même temps que du pays, qui nous est racontée là avec force détails : une Algérie comme si nous y étions, un roman où les noms des personnages célèbres sont vrais : Jean-Pierre et Louis Bénisti, Jacqueline Guerroudj, Che Guevara, Houari Boumediene et Ahmed Ben Bella, et puis d’autres encore. Des personnages tous rencontrés, dans un Alger insoupçonnable aujourd’hui, par le jeune et incandescent Salim, dont le cœur et le corps brûlent de désir, à la recherche de l’amour sincère, d’une femme avec laquelle il faut, il faudra construire l’Algérie nouvelle.

C’est en Tunisie finalement, pays plus petit mais plus ouvert et moins meurtri ou plus ouvert car moins meurtri, lors d’une rencontre officielle entre les jeunes des deux pays, qu’il connaitra les premiers émois physiques impensables encore pour lui en Algérie, émois qui vont ébranler des interdits séculaires avec la belle et enflammée Nachida qui brûle de sa frustration algérienne : « Nachida reçoit dans l’oreille des mots réprouvés par trois générations de nos ancêtres ». Elle lui fera connaitre de vrais plaisirs physiques mais encore superficiels et peu approfondis. C’est dans le même temps qu’il rencontrera une jeune femme fragile et aérienne, qui ne répond en rien aux canons habituels de beauté mais qui porte en elle une force mystérieuse, physique et intellectuelle, qui finira par avoir raison définitivement du cœur puis donc du corps de Salim.

C’est ainsi que l’amour de Nina est rentré progressivement mais de manière irréversible dans la vie de Salim : « Toute la semaine, je murmure le prénom de Nina et la caresse en pensée en égrenant les heures et les minutes».

Dans cette Algérie jeune et prometteuse, sous ce soleil magnifique qui fut « à l’origine » de la mort de l’ « Arabe » aliéné de Camus dont Kamel Daoud vient de ressusciter la mémoire pour ne pas le laisser mourir deux fois, Salim achève sa formation intellectuelle et amoureuse, l’apprentissage du militantisme semi-clandestin, la rédaction d’un premier article sur une féministe algérienne de la première heure dans le journal de l’UNEA (Union Nationale des Etudiants Algériens) à laquelle il appartient et où il rencontre des personnages emblématiques de cette époque d’ébullition charnelle et intellectuelle et puis les baisers dans une salle obscure faute de mieux et le volcan de l’amour fou comme tous les amours vrais.

La certitude de la possible construction d’un magnifique nouveau monde suivi de la désillusion de la dictature. Voilà ce que nous raconte ce roman d’amour et de vie. Le paradis perdu de l’Algérie, de l’amour, de la construction intellectuelle, de la sexualité que Djilali Bencheikh aborde tout en douceur et sans concession, ce qui fait de lui un précurseur du genre. De l’altérité, de la fraternité, de la langue française qui est le lieu de la réflexion et un véritable « butin de guerre » selon la conviction et les termes de Kateb Yacine.

La France colonisatrice, ennemie de l’Algérie nouvelle et indépendante, qui s’est construite par opposition, est bien distincte de la France de l’humanisme, des lumières, de la liberté et des valeurs universelles. Et c’est cette France idéale naguère et réelle dans le Paris pré soixante-huitard, qui va devenir un refuge forcé lorsque « le redressement révolutionnaire » de 1965 rompt la quiétude première de Salim, achevant ainsi d’assouvir en Algérie son besoin charnel, intellectuel et vital de Nina. Paris sera aussi l’ouverture vers un ailleurs européen, vers d’autres horizons féminins, tel un voyage initiatique, accompagné d’un amour éternel dont la fontaine ne se tarira pas.

Nina sur ma route est avant tout le roman d’une Algérie perdue à jamais et méconnue des générations présentes. C’est aussi, et dans le prolongement, le roman de l’espérance d’une Algérie inhérente, paradis pourtant possible, mais devenu impossible et fantasmé par la génération qui vécut cet élan de liberté inédit qui succéda à l’indépendance. Une Algérie partie avec les rêves qui firent place à la désillusion, une Algérie touchée, palpée comme le corps jeune et tendre de Nina dans les mains hésitantes de Salim. Une Algérie, un amour perdu qui s’identifie à la passion amoureuse de Salim, avec laquelle il connut un brasier furtif qui le hante : « Je me souviens de toi, je me souviens de tout » seront les derniers mots du roman, faisant formidablement écho aux premiers : « Alger est une fille lascive, envoutante, surtout à la sortie de l’été».

Une œuvre majeure ainsi qu’un bel hymne à la femme, une très belle histoire d’amour qui préfigure les ténèbres à venir comme un lointain mais audible écho à Amos Oz, dont le lecteur, connaisseur de l’Algérie et de ses tragédies ne peut sortir indemne. Le lecteur néophyte y apprendra à connaître cette Algérie dont nous nous souvenons désormais si peu, coincés que nous sommes à l’intérieur d’une forme d’amnésie collective. Une histoire d’amour d’une rare intensité ancrée dans une nouvelle et toujours riche littérature algérienne, qui pourra panser tant de blessures et donner une raison d’espérer aux nouvelles générations.

Hafid ADNANi

Djilali Bencheikh

Nina Sur ma route

Editions Zellige. 2015

Djilali Bencheikh : Un amour algérien

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2015-02-19T15:54:17+01:00

Maïssa Bey à huis clos

Publié par Hafid ADNANI
Maïssa Bey à huis clos
A travers sa pièce de théâtre « Chaque pas que fait le Soleil « , mise en scène par Yves Bombay à la Comédie de Saint-Etienne en 2006 , Maïssa Bey n'apporte pas moins qu'un éclairage indispensable à notre réflexion sur les drames actuels du monde.

Une question certes classique mais lancinante se pose et s'impose au sujet de la place de la littérature dans nos vies : l'œuvre littéraire a-t-elle un rôle ? Quel pouvoir pourrait-elle avoir sur notre monde, et finalement à quoi sert l'écrivain ?

Même si la beauté, comme l’écrit Théophile Gauthier dans la préface de « Mademoiselle de Maupin », et la création doivent de concert se refuser à toute idée d'utilité, et que l’émotion que suscite un texte peut se suffire à elle-même, il n'en demeure pas moins que la littérature parle souvent de nos vies, qu'elle peut nous donner surtout accès à la connaissance de l'Autre, et par conséquent avoir pour vertu de nous changer si possible à travers, en particulier, l’expérience de l’altérite et de la remise en question de nos présumées certitudes. La littérature peut aussi avoir fonction de témoignage, en mettant en scène la vie des femmes et des hommes avec leurs complexités et leurs vicissitudes intemporelles, ou compléter de manière magistrale le travail de l'historien en explorant avec force de détails nos univers intérieurs dans une période donnée de l'Histoire de l’humanité. Les textes littéraires qui ont ces vertus sont certainement ceux qui marquent l’histoire de la littérature et donc ceux qui restent.

Il vous sera impossible de ne pas ébaucher une première réponse à cette question cruciale sur la littérature dans nos vies, après la lecture de la pièce de théâtre de la talentueuse écrivaine algérienne Maïssa Bey, intitulée « Chaque pas que fait le Soleil » et publiée aux éditions qui portent le nom, poétique, de « Chèvre-feuille étoilé ».

En effet, Maïssa Bey (comme les éditions du « Chèvre-feuille étoilé » qui défendent une certaine écriture féminine) apporte une note exceptionnellement lucide, troublante de vérité et de justesse à la réflexion nécessaire sur un monde en proie aux radicalisations et à la mort, dans un élan d'autodestruction qu'engendre l'aveuglement à l'Autre et l'impossibilité de l'émergence du sentiment d'empathie en chacun de nous.

En sortant de cette lecture, on est conforté dans l'idée que seul l'écrivain possède la sensibilité qui lui permet de prendre ce temps d'explorer le dedans et le dehors des femmes et des hommes (tout en restant conforme si nécessaire à l'œuvre de l'historien, qui lui décrit les événements et les lieux) afin de nous donner à comprendre et à réfléchir sur ce qui arrive, qui est arrivé ou qui peut arriver à notre monde.

Assurément, l'écrivain (l'écrivaine ici) est le mieux (la mieux) à même d’appréhender la complexité des êtres que nous sommes, en s'introduisant dans notre profondeur intime, pour faire jaillir une vérité : celle de l'humain plongé dans (et prisonnier du) contexte qu'il vit, en même temps qu'acteur et premier responsable des tournures parfois tragiques que prennent les événements.

On ne le sait que trop bien : Maïssa Bey est un Ovni à nos yeux. Née à Ksar Al Boukhari en Algérie où elle vit toujours, dans un contexte forcément plus hostile à la littérature et la femme que par ici, elle se nourrit toutefois dans le même temps de ce vécu et nourrit ainsi à son tour une œuvre littéraire diversifiée, de très grande qualité, cohérente et construite sur le temps. Elle était, elle est l'auteure (qui fut une grande découverte pour le lecteur) de "Au commencement était la mer" en 1996, publié aux éditions "Marsa", et affirmait déjà par ce premier roman puis les œuvres suivantes. une volonté de fer d'exister à travers la littérature, de faire exister la voix d'une femme algérienne au plus haut niveau.

Avec « Chaque pas que fait le Soleil » , titre emprunté à Paul Valéry, Maïssa Bey nous donne la preuve, après notamment les derniers drames que nous avons connus à Paris puis à Copenhague, que la littérature peut aider à mieux comprendre des phénomènes très difficiles à appréhender d'une manière juste et surtout utile, pour les prisonniers que nous sommes de simplifications médiatiques excessives et aveuglantes.

C'est un huis clos à deux qui n'est pas sans en rappeler un autre, celui d'un enfer qui est ailleurs que dans l'enfermement et la torture physique, un enfer que l'Autre construit pour nous par sa méconnaissance et donc son refus de ce que nous sommes. Une femme et un homme. Elle pourrait être sa mère. Elle est journaliste et on est tenté de dire avec douleur qu'il n'est « rien » a priori dans la société et dans le monde (et c'est bien le cœur du problème), sinon un geôlier comme un autre, qui n'a donc même pas de nom, et qui est passé du côté périlleux d'une barrière. Cette barrière délimite notre appartenance à un monde convenu, encore vivable, dans lequel le bonheur et l'espérance sont possibles et dans lequel nous pouvons tout simplement avoir une place, une voix et le droit de crier et de dénoncer, le droit de défendre sa liberté et celle des autres. Le devoir d'exister à travers l'indispensable figure de l'Autre qui permet d'être soi.

Le côté de la barrière auquel appartient ce geôlier jeune et encore hésitant (et c'est l'espoir qui est enfoui en lui) mène à la destruction de soi et de l'Autre, aux ténèbres et à la fin des Hommes. C'est une cassure entre deux mondes si difficile à recoller : « Quoi ? Je pourrais...vous ressembler ? Vous singer ? Franchir la ligne ? Qui ? Vous pouvez me le dire ? Je pourrais dire....vous dire quoi ? Ce que je sais du monde ? »

Le jeune geôlier est ce destructeur que nous avons collectivement mis dans la fosse aux lions et qui annonce l'inéluctabilité de l'enfer parce qu'il ne connaît rien d'autre : « Elle se cache le visage avec les mains. Tant de Haine...Tant de souffrance.... »

Elle décide d'écrire pour la première fois un roman, une histoire d'amour, de créer, de faire littérature. Il lui fournit un crayon et une feuille, car c'est si simple pour lui. Il y a déjà une avancée dans l'espoir dans cet acte qui les rapprochera. Les rapprochent encore davantage les lectures qu'elle va lui faire de son histoire contre vents et marées, dans un endroit où d'autres auraient cédé à la folie et à la mort. C'est son acte de résistance à elle.

Et chaque pas que fera le soleil au milieu de ces ténèbres constitue une nouvelle forme d'espérance.

Elle lui raconte dans un rite quotidien qu'il accepte sur la pointe des pieds, tout en continuant de lui révéler un monde qu'elle ignore à son tour : celui de la désolation et du désespoir qui est le sien.

Elle raconte inlassablement les fleurs, la beauté, le cœur qui bat pour l'Autre, l'amour dont il ne sait rien. Progressivement, avec les coups d'éclats que l'on peut imaginer, la violence qui ressort et la difficulté de bâtir un pont entre deux personnes que tout sépare : « Je ne comprends rien à ce que vous dites...Vos mots...Les fleurs, le soleil, le printemps,...en quoi vous parlez ? », cette construction semble, malgré tout, se faire pour le sauver et donc nous sauver collectivement.

La littérature apparaît alors comme plus forte que les armes, plus forte que la violence brandie par ceux qui sont "au dessus", dans le monde extérieur, auxquels ce geôlier sans existence obéit, et qui ont décidé de la priver elle, de sa liberté et peut être bientôt de sa vie.

Cette pièce de théâtre, autre expression de la littérature, décortique une réalité si proche et tout aussi complexe que celle à laquelle est « naturellement » sensible Maîssa Bey à plus un titre : le passé colonial de l'Algérie, la guerre de libération, l'indépendance « confisquée » qui finira par aboutir à la guerre civile et à nouveau la mort, la longue lutte en tant que femme pour une reconnaissance par le pouvoir en place et par une société d'une grande richesse humaine, mais qui peine à évoluer, telle qu'elle fut peinte par l'écrivain Rachid Mimouni dans son dernier roman intitulé : « La malédiction »... L'engagement contre l'obscurantisme islamiste qui poursuit son chemin jusqu'au-boutiste et destructeur avec la nébuleuse djihadiste qui a frappé durement la France et l'Europe récemment, engendrant notre sidération et la nécessité de l'action pour chacun...

Mais il faut préciser que le champ du texte est ouvert, dans le temps et dans l'espace. Il n'est pas spécifique à la montée récente du djihadisme mais il ouvre par sa structure sans références particulières, sur un monde où les conflits, les violences et les incompréhensions se sont solidifiées, où les fossés se sont creusés entre les humains malgré les nombreuses leçons de l'histoire, y compris la plus récente.

Maïssa Bey nous donne à réfléchir, à appréhender ce que nous ne pouvons parfois pas faire naturellement, à comprendre sans doute aussi pour mieux vivre et combattre la barbarie ambiante à travers la littérature à l'image de son personnage féminin, piégée par son ignorance du mal qui l'entoure, mais détentrice d'une message et d'un espoir à travers l'écrit qui est destiné lui à rester.

Hafid ADNANI

Maïssa Bey. "Chaque pas que fait le Soleil". Eiditions Chèvre feuille étoilé. : http://www.chevre-feuille.fr/a-paraitre/112-ouvrages-a-paraitre/509-chaque-pas-que-fait-le-soleil

Maïssa Bey. "Chaque pas que fait le Soleil". Eiditions Chèvre feuille étoilé. : http://www.chevre-feuille.fr/a-paraitre/112-ouvrages-a-paraitre/509-chaque-pas-que-fait-le-soleil

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2014-12-06T09:18:02+01:00

Salim Bachi : « Je voulais montrer un Camus vivant, et un Camus vivant n'a pas conscience de son destin.»

Publié par Hafid ADNANI
Salim Bachi :  « Je voulais montrer un Camus vivant, et un Camus vivant n'a pas conscience de son destin.»

Entretien avec Hafid ADNANI

Salim Bachi est un homme humble et courtois. Il a un regard interrogateur qui semble chercher dans le vôtre un signe de paix, d’harmonie et sans doute d'amicale reconnaissance. Prix Goncourt du premier roman en 2001 pour « Le chien d'Ulysse », il semble ne pas s’encombrer du qualificatif de « l’écrivain le plus talentueux de sa génération » qu'on a utilisé pour le désigner. Il n’hésite pas à vous annoncer par ailleurs qu’un de ses livres « assez complexe », « La Kahéna », n’a pas trouvé une foule de lecteurs. Bref, c'est un homme sensible, qui aime la vie et les cigares et dont la littérature ambitieuse a un penchant pour une universalité qui a pour point de départ son Algérie natale (la ville de « Cirta » que l’on retrouve dès ses premiers romans en est l’emblème en même temps qu'un mythe qui le rapproche de James Joyce et des grecs). Lorsque Salim Bachi évoque Camus à l’occasion du centenaire de celui-ci, c’est à travers un roman qui parle de la jeunesse algérienne du Prix Nobel. C'est pour lui un repère indispensable. La jeunesse algérienne, la maladie qui menace et isole mais qui « donne » beaucoup de temps aussi, les livres, la littérature et la vocation d’écrire pour le monde que l’auteur du « dernier été d’une jeune homme » , paru en 2013 chez Flammarion, partage avec Camus d’une manière presque troublante. Dans cet entretien, il dit moins son Camus que lui-même. Mais il dit surtout une jeunesse algérienne qui se termine par un départ et une carrière, un destin d’écrivain.

Vous définissez-vous comme un écrivain algérien, franco-algérien ou un écrivain tout court ?

J’aime me définir comme un écrivain tout court mais ce sont les autres qui me collent des étiquettes. Alors selon les circonstances et les prises de positions, je suis plus ou moins catalogué algérien ou pas algérien. Même si mon pays est la littérature, je vis tout de même en France, à Paris et je suis un être réel qui vit dans un monde réel. J’aime la littérature, je m’intéresse à des sujets divers comme l’Algérie, l’Islam, l’intégrisme…Après chacun peut m’étiqueter comme il veut, ce n’est pas mon problème dans le fond.

Vous êtes né à Alger en 1971 et avez vécu à Annaba, l’Algérie est le décor principal d’une grande partie de votre littérature, y compris votre dernier roman.

On retrouve une partie de ma jeunesse et de mon enfance en fait dans « Le dernier été d’un jeune homme », même s’il s’agit de périodes très différentes, puisque pour Camus ce sont les années trente et pour moi les années 70 et 80 en Algérie. Ce que j’ai voulu montrer, c’est l’attachement qu’avait Camus à l’Algérie, sa terre natale, un attachement que nous avons tous sinon nous ne serions pas là aujourd’hui. Je voulais aussi évoquer l’Algérie et en particulier Alger dans les années trente.

Vous avez « inventé » cette ville de » Cirta » que l’on retrouve dés vos premiers écrits mais qui n’est autre que l’ancien nom numide puis romain de Constantine…Vous avez donc mal à cette Algérie que vous avez quittée comme Camus.. Il disait « J'ai mal à l'Algérie comme on a mal aux poumons ».

Je suis parti de l’Algérie en 1995. Camus a utilisé cette formule pendant la guerre d’Algérie. Chez Camus la maladie est un élément très important qui l’a accompagné toute sa vie durant. Le « poumon », c’est la Tuberculose donc la maladie réelle de Camus. Il a très rarement parlé de cette maladie néanmoins car il était assez pudique. Mais s’il le dit à ce moment, je crois que c’est dans « Actuelles », c’est que c’est très important pour lui et que la douleur était réelle.

Vous êtes pour ce qui vous concerne très fâché contre l’Algérie à cause de cette « douleur ».

Je ne suis pas fâché contre l’Algérie. On a très mal compris ce que je voulais dire. Je suis fâché contre ce qui est arrivé en Algérie après l’indépendance. Toutes ces occasions gâchées. Je suis fâché contre le gâchis de 1988, « l’ouverture démocratique » et tout ça… Lorsque je vois la catastrophe , l’état général, je ne peux pas être content et je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de monde qui soit content de ce qui se passe en Algérie.

Vous allez plus loin, puisque vous affirmez que nous n’y arriverons pas…

J’ai fait cette déclaration en 2001 à la sortie de mon premier roman « Le chien d’Ulysse » et en 2001, l’Algérie était figée. Les militaires étaient au pouvoir comme aujourd’hui et on ne parlait plus d’alternance politique. Nous étions à la fin de la guerre civile. Pour moi la situation était complètement figée.

« Le chien d’Ulysse » est l’introduction à votre œuvre. Cela se passe à « Cirta » quatre années après l’assassinat de Boudiaf, donc en 1996. A cette période vous êtes à nouveau en Algérie, avant de décider de la quitter définitivement.

Cela m’intéressait de faire un parallèle entre l’assassinat de Boudiaf et le début de la guerre civile (qu’on n’a pas le droit de nommer ainsi en Algérie) et puis cette impression que rien n’avait changé au bout de quatre ans. Dans ce roman, je voulais montrer qu’en dépit des apparences, de la violence tragique, de la guerre civile et des morts, il reste pour moi en Algérie quelque chose d’intemporel que j’ai rattaché à la Grèce antique, puisque, comme Ulysse de retour à Ithaque, le personnage principal, Hocine, est reconnu par son seul chien dans cette folie qui s’est emparée de Cirta. Une manière donc de non-seulement parler de ce qui se passait en Algérie mais aussi de donner un contenu un peu plus vaste, un peu plus universel sans doute.

Comme Camus vous étiez vous également malade pendant votre enfance et même plus tard… Est-ce pour cette raison que vous comprenez mieux l'impact de sa maladie sur son œuvre ? Et est-ce-que comme vous le dires dans la première phrase du livre s’agissant de Camus : « La maladie » vous « a tout donné sans mesure » ?

J’ai payé le prix de cela mais la maladie m’a donné personnellement l’envie de lire et l’envie d’écrire. Ce que je montre dans « Le dernier été d’un jeune homme », c’est que la maladie est une coupure avec le monde et du temps à soi. Il faut bien l’occuper et Camus l’a occupé en lisant et en écrivant. C’est ce qui m’est arrivé également. Cette première phrase du roman contient une contradiction tragique mais en même temps belle puisque ce qui peut nous arriver de pire peut être transformé en quelque chose d’autre, surtout pour un artiste. Ceci évidemment tant que la mort n’est pas là car il ne s’agit pas d’être dupe.

Camus a été poursuivi par la Tuberculose pendant très longtemps…

Pendant toute sa vie. On n’a découvert les antibiotiques que dans les années 40 et lorsqu’il a reçu ses premiers traitements, il était déjà très atteint. On peut donc dire qu’il n’a jamais été guéri de la Tuberculose. Il faut comprendre que Camus a vécu toute sa jeunesse sous la menace de la maladie et de la mort. C'est pour cela que je dis qu'on ne comprend pas Camus si on ne comprend pas ça.

Camus lisait beaucoup pendant ses moments de solitude et vous que lisiez-vous pendant le temps que vous a « donné » la maladie ?

Il m’était difficile de trouver des livres lorsque j’étais jeune. Je lisais donc tout ce sur quoi je tombais. On n’importait plus de livres et heureusement qu’il y avait le centre culturel français d’Annaba. J’ai lu énormément de choses différentes sans projet précis. Je ne lisais pas en pensant que cela pouvait m’aider à écrire mais plutôt parce que cela m’aidait à m’évader du quotidien. J’ai lu surtout les :modernistes : Faulkner, Joyce ( « Le chien d’Ulysse » est aussi un hommage à Joyce)…J’ai lu Kateb Yacine aussi. J’ai lu très jeune l’Iliade et l’Odyssée et j’ai « rencontré » la mythologie grecque chez Joyce également. Ce qui m’a aussi intéressé à l’époque, c’est de constater que la mythologie n’est pas uniquement une histoire ancienne mais qu’elle pouvait être réactualisée dans un récit contemporain. Cela a été pour moi une découverte et je me suis dit finalement qu’est-ce qu’un artiste sinon quelqu’un qui réactualise des choses anciennes, ou qui retrouve dans un temps très contemporain, qui peut paraître très violent et très marqué, quelque chose de très ancien.

Ce qui donne donc un parfum d’universalité à vos romans, notamment ceux qui se déroulent à « Cirta ».

Je ne sais pas. Avec « Le chien d’Ulysse », je ne voulais certes pas juste faire un roman-documentaire sur ce qui se passait en Algérie dans les années 90. Je voulais l’inscrire dans autre chose. Quand il était sorti, on y lisait la guerre civile, est-ce-qu’on y lit autre chose maintenant ? Je n’en sais rien. Je serais intéressé par savoir. J’ai également écrit « La Kahéna » publié en 2003, qui se passe aussi à Cirta. La Kahéna dans ce roman, c'est une maison qui symbolise toute l’histoire de l’Algérie depuis l’Antiquité. C’est un livre très complexe qui n’a pas trouvé beaucoup de lecteurs à sa sortie. Avec « Le silence de Mahomet » publié en 2008, je voulais écrire sur un Mahomet qui puisse échapper aux clichés. Il est raconté par quatre personnes qui lui sont très proches....

Ce livre a été remarqué et sélectionné au Goncourt, au Goncourt des lycéens et au Renaudot. Avez-vous été menacé suite à sa parution ?

Non pas du tout. Ce livre n’est ni une caricature, ni un livre à charge contre le prophète de l’Islam. C'est plutôt un livre contrasté et je ne vois pas comment il peut y avoir un problème. Et puis les musulmans ont changé depuis les années 80 dans leur regard sur les publications autour de l'Islam, depuis l'affaire Rushdie notamment. Il y a davantage la compréhension qu'une œuvre d'art est une œuvre d'art et que ce n'est pas forcément une attaque contre une culture.

Les femmes sont très présentes dans vos livres et dans « Le dernier été d'un jeune homme » en particulier...

J'ai introduit beaucoup plus de femmes dans « Amour et aventures de Sindbad le marin » que j'ai publié en 2010 et dans lequel j'ai voulu montrer que l'une des beautés de la vie réside en les femmes. J’étais très content de le faire. Pour ce qui est de Camus, j'ai inventé une seule femme, c'est Moïra qu'il rencontre sur le bateau. Il en avait beaucoup de toutes manières et elles jalonnent le roman. Il ne m'en voudra donc pas.

Il y a vingt ans, alors que vous aviez une vingtaine d’années, vous avez fait la rencontre d'Olivier Todd à Annaba...

C'est exact. Il était venu enquêter sur les traces de Camus et vous savez que Camus est né en 1913 dans la région de Annaba. Je fréquentais beaucoup le centre culturel français de Annaba comme je vous l'ai dit. J'avais besoin de cette « drogue » quotidienne qu'est la lecture...Une personne qui travaillait dans le centre culturel m'a informé de la visite d'Olivier Todd que je ne connaissais pas à cette époque. Elle m'a demandé si je voulais bien m'occuper de lui et c'est ainsi que la rencontre s'est faite. Cette dame savait que j'aimais la littérature et que j'avais un certain intérêt pour Camus. Je suis donc allé à Dréan (C'est-å-dire Mondovie) voir avec lui les restes de la ferme où était né Camus. C’était un endroit totalement tombé en ruines. Il n'en restait rien. Camus parle dans « Le premier homme » de sa naissance dans cette ferme. C’était très intéressant comme visite. Je m’étais déjà beaucoup intéressé à Camus grâce à un professeur de français du lycée. Je lui sais gré encore car il m'a permis de lire autrement Camus car au début je n'aimais pas « l’étranger », je le trouvais violent et le meurtre de l' « Arabe » me gênait beaucoup.

Ce dernier livre retrace, d'une maniéré librement romancée, la vie de Camus de sa naissance, jusqu’à la libération de Paris.

Je voulais montrer qu'Albert Camus était un Algérien en général et un Algérois en particulier. J'ai voulu montrer le cheminement et la formation intellectuelle de Camus en l'inscrivant dans cet espace. Je trouve très intéressant de montrer ainsi que Camus était un Algérien et seulement cela jusqu’à 25, 26 ans. Un Algérien qui s'est toujours considéré en exil en France. Ceci va à l'encontre de cette espèce de volonté de montrer un Camus très français et très universel selon les intérêts des uns et des autres. Je voulais montrer qu'il était resté, comme je vous l'ai dit, attaché à l’Algérie jusqu'au bout.

Il y a un grand moment de l'Histoire, qui est la guerre d'Algérie, au cours de laquelle ses prises de position ont été et sont toujours sujet à discussion...

Mon sentiment et qu'il ne pouvait pas prendre parti. Ni pour les uns, ni pour les autres. Et c'est tout le drame de la réception de Camus après la guerre d'Algérie. Tout le monde s'est demandé pourquoi il n'a pas choisi. C’était sans doute beaucoup plus difficile pour lui. Je constate que lors du meeting de 1956, pour la « trêve civile » qu'il voulait proposer, il a été protégé par le service d'ordre du FLN alors que les pied-noirs d'Alger voulaient le lyncher. Il a été ensuite critiqué de tous les côtés après sa mort. Il reste pour moi une question : pourquoi Camus n'a pas traité le problème algérien comme il avait traité l’Espagne franquiste, la Tchécoslovaquie ou l'Allemagne Nazie ?

Camus va au Brésil en 1949 par bateau. Vous vous engouffrez dans cette brèche historique en réalité pour construire votre roman pendant cette traversée.

Ce voyage existe réellement. Il est relaté dans les « Carnets ». Je le cite en appendice dans mon livre. C'est une période de la vie de Camus, après-guerre (il a été éditorialiste les deux dernières années de la guerre et là il ne l'est plus). Il commence déjà à subir les critiques d'intellectuels de l’époque. L’animosité anti-Camus est donc bien antérieure à la guerre d'Algérie. Il se sent déjà très attaqué et très mal reçu par le milieu intellectuel français.

Il est accompagné par cette maladie en permanence...Une maladie avec laquelle il vit depuis son jeune âge et vous allez ainsi revenir sur cette jeunesse...

Le décor est Belcourt, la pauvreté, l’année 1913, un père mort à la guerre alors que Camus n'avait que quelques mois. Il y a aussi cette grand-mère tyrannique (qu'on retrouve dans « L'envers et l'endroit » et dans « Le premier homme ») et puis l'oncle Ernest. Cette grand-mère est à la fois la personne qui a tout assumé : le rôle du père et celui d'une mère mutique et donc absente. C'est elle qui représente in fine la morale. Mais c''est un portrait néanmoins contrasté que celui de cette grand-mère. Elle est très méchante voire très violente mais Camus était content d'une certaine manière qu'elle soit là.

Mais c'est le « boucher d'Alger », l'oncle Gustave, marié à la tante de Camus qui va le recueillir et finalement le sauver. Il a été important pour Camus puisqu'il lui a donné un vrai lieu pour lui, des livres et de la viande rouge crue alors qu'il était malade (on pensait à cette époque que le viande rouge crue pouvait soigner la Tuberculose). Le contexte de la colonisation est évidemment là également. On voit que la situation des « arabes » le travaille. On comprend son engagement ensuite pour l’égalité car il vient de là. Il était anticolonialiste d'une certaine manière mémé s'il n’a jamais été indépendantiste. Il avait déjà compris dans les années trente que sans égalité, on allait déboucher sur une catastrophe. Dans les années 50 et lorsqu'on le prend à parti sur la guerre d'Algérie, il a l’impression qu'on nie cet engagement ancien qu'il avait eu dans sa jeunesse. Il en a été beaucoup affecté. Je pense que Camus n'avait pas compris dans les années 50 que l'Histoire avait changé à propos de l'Algérie. Il avait quitté l'Algérie, rappelons-le, pendant une longue période...

Qu'est devenu Lucien Camus, le frère d'Albert, auquel vous faites très peu allusion ?

Cette grand-mère dont mous avons parlé voulait mettre tous ses petits enfants en apprentissage pour qu'ils travaillent au plus vite. C'est Louis Germain, l'instituteur de Camus, comme je le raconte dans le livre, qui va peser de tout son poids auprès de cette grand-mère pour que Camus puisse poursuivre sa scolarité. Albert ne parle jamais de son frère Lucien. C'est étrange. Je pense qu'il était ouvrier et qu'il a du mourir après Camus. La mère de Camus en revanche est omniprésente comme un fil conducteur dans son œuvre...

Dans le roman, vous nous expliquez que Camus n'a jamais cru à ce qu'il allait devenir, à son destin. Il voulait juste s'en sortir...C'est ce qu'on retrouve par ailleurs dans cette idée d' « impossible salut » de Sartre à la toute fin des « mots »>

Malraux disait que « La mort transforme une vie en destin .». Je voulais montrer un Camus vivant, et un Camus vivant n'a pas conscience de son destin.

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2014-12-01T20:55:29+01:00

Camus et la question coloniale

Publié par Hafid ADNANI
Camus et la question coloniale

Un premier constat s'impose d'emblée : tout ce que nous pourrons dire de Camus et de la guerre d'Algérie restera à jamais incomplet puisque le prix Nobel 1957 s'est brutalement tu sur cette question cette même année après avoir dit qu'il préférait sa mère à la « justice » (il faudrait pour être plus précis parler de la justice du FLN, celle qui s’accommode des attentats à Alger notamment), et puis il nous quitta à jamais accidentellement en 1960. Nous pouvons toujours penser que Camus aurait sans doute changé de position et compris l'inéluctabilité de l'indépendance de l'Algérie, avant qu’elle ne devienne réalité, comme solution extrême à une situation extrême, celle de l'asservissement colonial, même s'il refusait de cautionner les méthodes du FLN. Mais pourrons-nous affirmer pour autant qu’il fut un anticolonialiste au sens profond que nous sommes sensés donner à ce terme ? Et ceci malgré ses positions notamment dans les années 30 contre un système qui gênerait des inégalités inacceptables ?

C'est bien là notre question. Camus n'a sans doute pas compris (ou s‘est évertué à ne pas vouloir comprendre) le caractère "total" du système colonial selon les mots d'André Nouschi et selon le raisonnement duquel on peut en arriver à conclure qu’un système total ne peut être combattu que d'une manière totale... Loin par conséquent des idées (généreuses ?) et des croyances autour d'une Algérie où les anciens colonisés et colonisateurs vivraient enfin dans l'égalité et l'harmonie, et plus en phase avec ces mots implacables qui résonnent encore dans le vent tiède du monde que nous vivons, ceux d’Aimé Césaire dans son « discours sur le colonialisme » : « La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte. »

Les anticolonialistes convaincus reprocheront toujours en réalité au premier et seul prix Nobel que cette terre algérienne ait donné, de ne pas avoir été un André Nouschi, natif de Constantine, qui soutint une courageuse thèse, accablante pour le système colonial, en 1959, donc en pleine guerre d’Algérie, ou plus proche de son univers, un Emmanuel Roblès, natif d’Oran, qui fonda aux éditions du Seuil en 1951 la collection « Méditerranée » et qui révéla notamment des écrivains issus des « colonisés » ni encore un Francis Jeanson ou un Pierre Vidal-Naquet….De ne pas finalement avoir su s'élever au dessus de la posture du "colonisateur de bonne volonté " selon les mots de Raymond Aron en 1958, d'’avoir écrit dans « l’étranger » paru en 1942, l’histoire d’un homme qui tire sur un « Arabe » anonyme, exprimant ainsi, malgré un passé progressiste et généreux incontestable, « l'inconscient collectif du Français d'Algérie » selon Pierre Nora qui rédigea un essai sur ce thème en 1961…Et beaucoup plus clairement d'avoir finalement épousé "le racisme des français d'Algérie" selon les courageux mots de Wassyla Tamzali, ou enfin encore d’avoir « non seulement survécu à l’apogée de l’empire », mais de survivre aujourd’hui « comme auteur « universaliste », qui plonge ses racines dans un colonialisme à présent oublié. « comme l’écrit Edward Saïd dans « Culture et impérialisme »

Rappelons aussi que le point de vue et la posture de Camus auraient été sans doute moins importants pour nous aujourd'hui, si l'auteur de « L'homme révolté » et des »Justes » n'était pas devenu, à juste titre, l'intellectuel, le philosophe important qu’il est, alors même qu'il était "au plus bas" comme le raconte un de ses compagnons de route encore vivant, Roger Grenier, au moment de sa disparition, et même au moment son triomphe à l'Académie Nobel à Stockholm. Il faut se rappeler encore que jusqu'en 1970 Jean-Jacques Brochier l'affublait de l'injuste qualificatif de "philosophe pour classes terminales" et que le manuscrit du "Premier homme" a attendu une trentaine d'années dans les tiroirs des éditions Gallimard avant d'être publié "au bon moment" et de connaître le succès. Camus le désormais grand écrivain et incontestable penseur reconnu, que nous admirons aussi parce qu’il est natif de cette terre commune, nous condamne néanmoins à jamais à osciller entre notre reconnaissance pour son œuvre et le scepticisme sur sa position lors d’une guerre anticoloniale dont le caractère sanglant et implacable est à l’image d’une violence coloniale que nos « tripes » n’accepteront, quoi qu’il en soit, jamais.

Si nous analysons et ré analysons aujourd'hui la position de Camus sur un problème aussi important que celui du colonialisme, sur un moment historique aussi crucial pour l’Algérie, c’est que nous aurions tant aimé que son regard fut celui d'un penseur, d’un visionnaire qui irrigue le temps de sa lucidité intemporelle. Mais nous oublions ainsi sa mère, sa famille, son enfance et sa jeunesse…. Nous oublions les traits caractéristiques de sa vie jusqu'à 40 ans, ressuscitée par Salim Bachi en 2013 dans son roman « Le dernier été d’un jeune homme » et évoquée dans le titre même (« Albert Camus, fils d’Alger ») de la biographie que lui consacra en 2009 Alain Vironcelet. Nous oublions que son œuvre doit aussi et surtout être pensée à travers ce prisme comme l’a fait par ailleurs Christine Chaulet-Achour dans son essai « Albert Camus, Alger » paru en 1998. Le prisme d'un jeune Algérois européen des années trente avec toutes les particularités d’un jeune Algérois européen des années trente. Nous oublions que si Jean Amrouche, comme bien d’autres, s'est rallié d’une manière définitive à la cause de l'indépendance de l'Algérie après les massacres de Sétif de 1945, et que ces derniers furent fatalement pour lui la preuve de l'impossibilité de négocier avec le système colonial comme ils constituèrent un électrochoc pour un Kateb Yacine, c’est que la mère de Jean Amrouche était une berbère des montagnes de Kabylie ce que n'était pas celle de Camus qui lui n'a pas pu rompre définitivement, à un détour crucial de l’Histoire, avec ce qu'il était profondément et a ainsi « raté » de ce point de vue le rendez-vous. Ce rendez-vous si important qui fait dire à un Sartre exceptionnel de lucidité, mais dont l’histoire personnelle était bien loin de l’Algérie, c’était en 1956 : « la colonisation n’est ni un ensemble de hasards, ni le résultat statique de milliers d’entreprises individuelles. C’est un système qui fut mis en place vers 1880, entra dans son déclin après la première guerre mondiale et se retourne aujourd’hui contre la nation colonisatrice. »

Et nous opposerons éternellement (et désormais) à la mère du Meursault de Camus, celle du Moussa de Kamel Daoud. Et nous opposerons à la mère de Camus, nos mères, nos pères et nos grands parents qui ont tant souffert de l’oppression coloniale, dans l’océan de nos contradictions, des contradictions et des souffrances de notre terre forcément commune, de notre mère commune, telle qu’acclamée par Jean Pélégri dans un essai en 1990 : l’Algérie.

Camus n'a sans doute pas eu la bonne analyse du système colonial parce qu’il en était, et il faut peser là les mots, imprégné d'une manière ou d'une autre à son corps défendant. Il ne voulait certainement pas (et comment lui en vouloir ?) d'une Algérie qui pouvait demain exclure « sa mère », exclure les siens et donc l'exclure ; même s'il faut bien se rappeler qu’il n'acceptait pas l'injustice, infligée par la colonisation et subie par les colonisés d’Algérie. Et s’il a de surcroit introduit la morale en politique et s’est élevé au dessus des conjonctures du moment (la guerre d’Algérie) pour se pencher sur l’Homme, il n’a fait finalement que poser une question dont la réponse a été donnée désormais par l’Histoire : la décolonisation non-violente de l’Algérie était-elle possible ? Cette question en amène une autre qui lui est inhérente et à laquelle la réponse est également désormais (terriblement) faite : l’indépendance non-violente de l’Algérie était-elle possible ?

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2014-11-24T09:06:12+01:00

Kamel Daoud «L’histoire n’avance qu’avec des gens qui lisent, qui écrivent et qui s’interrogent.»

Publié par Hafid ADNANI
Kamel Daoud  «L’histoire n’avance qu’avec des gens qui lisent, qui écrivent et qui s’interrogent.»

Entretien réalisé par Hafid ADNANI

J’ai rencontré Kamel Daoud à la parution officielle en France de « Meursault contre-enquête » que j’avais lu deux jours auparavant. C’était dans le huitième arrondissement de Paris dans un immeuble situé derrière la célèbre enseigne Vuitton des Champs-Elysées. Il était accompagné pour le rendez-vous par son attachée de presse. Tout en cet homme respirait cette démarche de sincérité et de vérité à laquelle il semble tenir et se tenir.. Une espèce de fragilité palpable l’enveloppait ; elle l’humanisait davantage et contrastait avec la force de ses chroniques sulfureuses du « Quotidien d’Oran » et avec les réactions passionnées qui leurs sont devenues inhérentes. J’avais peine à croire qu’il s’agissait bien de l’homme, du journaliste et de l’écrivain dont j’avais tant entendu parler. Le propre sans doute des figures importantes du temps. En cela, mais sur bien d’autres aspects, il était proche du Camus de « Combat », courageux, talentueux et sensible…

Raymond Aron écrit dans « l’Algérie et la République » en 1958 : « Camus n’arrive pas à s’élever au dessus de l’attitude du colonisateur de bonne volonté ». Cette phrase résume la pensée d’un certain ombre de commentateurs de Camus hier et aujourd’hui. Mais on pourrait également penser qu’en condamnant Meursault pour le meurtre d’un « arabe » Camus a voulu dénoncer la colonisation française en Algérie comme l’écrit Waël Rabadi. Dans sa thèse sur « La réception critique de Camus dans quatre pays de l’Orient arabe ».

Dans « Meursault, contre-enquête », Kamel Daoud donne (enfin) une vie à l’ « Arabe », il lui donne un frère pour porter son héritage et sa mémoire, et une mère, « encore vivante », sans doute et paradoxalement pour mieux le rapprocher de Meursault. Mais il réfute dans cet entretien les récupérations idéologiques et nationalistes d’une œuvre universelle, qui s’adresse à chacun, et revient sur la genèse de ce roman et sur son enfance algérienne. Ce regard sur lui-même et sur l’Autre rejoint d’une manière éclatante le thème se son roman, qui confronte enfin Meursault à l’ « Arabe ».

En ayant le projet de ce roman, aviez-vous conscience de vous attaquer à quelque chose de si important ?

Je récuse le verbe « s’attaquer » car il ne s’agissait pas de cela. Le rapport que j’ai à l’écrit est d’abord un rapport ludique. C’était pour moi un jeu avant tout. Je ne peux pas écrire avec une espèce de « sacralisation » de l’écriture car cela me bloquerait. Je m’amuse toujours en écrivant et si on ne s’amuse pas soi-même on ne peut pas amuser le lecteur.

Dans une interview que vous avez donnée au journal en ligne « Médiapart » en avril 2014, vous dites que vous ne comprenez pas pourquoi personne (avant vous) n’a pensé à chercher du côté du personnage de l’ « Arabe » de l’étranger.

Je trouve cela effectivement extraordinaire. On a répondu à Camus, on a tissé autour de l’étranger, on a fabriqué des discours, on l’a commenté, on l’a analysé, mais on n’a jamais pensé à y répondre au niveau de l’imaginaire. L’idée est tellement simple que je me pose encore sérieusement cette question. Il y a eu le centenaire Camus, avec son flot de publications, de conférences, de polémiques, d’hommages et personne n’a eu l’idée de parler de l’ « Arabe » oublié de Camus. Je ne mets pas par ailleurs la question de la colonisation au centre de mes préoccupations. D’autres, des spécialistes de la question le font très bien. Je ne suis pas dans l’entretien de cette « mémoire coloniale ». Je voulais me placer dans l’imaginaire et fantasmer autour d ‘un personnage qui est capital dans ce roman de Camus. Que serait l’étranger sans l’ « Arabe » ? C’est quasiment le personnage principal du roman mais en même temps, il est la figure parfaite du déni. Il est ignoré, il n’a même pas de nom. Il y avait dans cette histoire une immense brèche et personne ne s’est encore engouffré à l’intérieur.

C’est le journalisme, c’est votre chronique du « Quotidien d’Oran », qui vous a amené à l’écriture de ce roman

Ou l’inverse. Car si je suis journaliste c’est parce que j’ai toujours voulu être à proximité de l’écrit. En tant que grand lecteur, j’ai toujours voulu être écrivain comme tout grand lecteur qui fantasme sur des livres qu’il n’a pas pu lire et qu’il finit par fabriquer lui-même. Mais la genèse de ce roman effectivement vient d’une de mes chroniques. J’ai eu une réaction épidermique aux propos d’un journaliste français venu à Oran en 2010 sur les traces de Camus et qui m’a interviewé. J’étais en colère car j’avais droit aux mêmes questionnements que d’habitude : Camus nous appartient-il ou vous appartient-il ? Je suis remonté chez moi et j’ai écrit cette chronique qui est le démarrage de l’histoire de ce roman : L ’ « Arabe » deux fois tué. Personne ne se pose dans cette affaire la question de l’Autre. Que serait Meursault sans l’ « Arabe » ? Cette histoire sans l’ « Arabe » ? Ce roman sans le crime ? Les champs de réception de ce roman sont différents. En France on s’attarde sur Meursault mais en Algérie, ne devrait-on pas prendre du temps sur l’ « Arabe », sur d’autres angles de vue de l’œuvre camusienne ? En réalité dans les deux pays, on tente d’enfermer Camus, c’est-à-dire une pensée, une philosophie qui est proposée à l’Homme, dans des champs politiques, voire même nationalistes.

On essaie d’instrumentaliser l’universalité de l’œuvre...

Qu’a fait Camus ? Il n’a pas interrogé le fait colonial et il ne s’est pas non-plus refusé à le faire. Il a interrogé l’absurdité de la condition humaine. C’est cela avant tout. Si l’on veut lire Camus à partir d’une quête personnelle de sens. Sens de sa propre existence ou de l’existence collective, on peut le faire mais si on veut l’enfermer dans une perspective « néo-pied noir » par exemple, l’entreprise est forcément vouée à l’échec. Les haines, les rancœurs, les conséquences de la colonisation participent à l’absurdité de notre existence, certes, mais je n’ai pas fait la guerre personnellement...

Parlons-en alors. Revenons sur votre parcours. Vous êtes né le 17 juin 1970 à Mostaganem. Vous avez 44 ans et vous faites partie de cette génération qui n’a pas connu la colonisation ni la guerre.

Je fais partie d’une génération qui a vécu le souvenir instrumentalisé, fabriqué, schizophrénique de la guerre. A la fois dans le cursus scolaire car nos manuels scolaires célébraient la décolonisation ; et puis il y a la mémoire clandestine : ce que vous raconte votre père, votre grand-père, votre mère, votre grand-mère, souvent différente de cette histoire officielle véhiculée par l’école d’abord et les médias ensuite. C’est une double mémoire que constituent ces deux versants qui entrent en contradiction parfois. Une sorte de brouhaha s’installe. La falsification est là aussi puisque l’histoire algérienne ne commence pas en 1954 comme on a longtemps essayé de le faire croire aux jeunes générations. L’une des plus grandes découvertes de ma vie est que l’histoire de mon pays est un livre auquel il manquait les 100 premières pages qu’il fallait que je tente de reconstituer tout seul. Il n’y a pas d’institutions en Algérie qui soient porteuses de la mémoire et de l’Histoire de ce pays, au contraire elles en sont les falsificatrices, elles nous ont dépossédés de notre mémoire collective. Messali Elhadj à titre d’exemple n’a été réhabilité que récemment et il y a encore du travail de ce côté-là… Le PPA est toujours officiellement interdit ! C’est une histoire épique et tout à fait romanesque. Il y a là un roman à faire, celui du « parricide algérien ». Lorsque l’on voit comment Messali Elhadj a vécu, comment il est mort….Il faut se réapproprier cette mémoire et redécouvrir aussi l’Emir Khaled, El-Mokrani, l’Emir Abdelkader dans une version « non-FLN ». Voilà ce qu’une mémoire collective saine aurait pu nous épargner.

Cette falsification de l’Histoire et ces mensonges et dénis n’étaient-ils pas un passage obligé après une décolonisation sanglante et la perspective, la nécessité de faire naitre une nation ?

Une fatalité, non. J’ai écrit une chronique dans laquelle je me demandais ce qui se serait passé si en 1962, nous avions eu un Mandela et pas un Ben Bella en Algérie. Il y a là une question de dimension des personnages et de vision sur l’avenir. Peut-on concevoir un pays sur la base de l’exclusion, du meurtre et du déni comme cela a été le cas ? Ou fallait-il construire un pays sur une réconciliation et une acceptation de l’Autre ?

Revenons à votre enfance. Vous avez subi avant tout la « violence » de la langue arabe classique à l’école…

Ce ressenti de violence ne vient que plus tard. Vous êtes au départ embarqué dans une entreprise de déni de soi et vous adhérez totalement au mépris dont vous faites l’objet dans votre langue même, vos racines, votre histoire propre et vous n’en prenez conscience que plus tard. La honte de soi est ainsi fabriquée car votre langue maternelle est dévalorisée d’emblée. On démarre avec l’idée qu’on n’existe pas. On nait dans un pays qui ne parle pas sa propre langue. C’est le terreau de toutes les « maladies » qui surviennent plus tard.

Ce « pêché originel » est dans Camus, puisque l’ « Arabe » est nié …

Tout à fait. Ce déni a existé encore après la colonisation et c’est la raison pour laquelle j’ai écrit dans une chronique : « Nous sommes trente six millions de Meursault…». Ce rapport maladif à la mère, à la sexualité, à l’amitié, à Dieu, à la religion, à la justice….C’est la langue française pour ma part qui a court-circuité cette entreprise de conditionnement pour ce qui me concerne. J’ai appris à lire tout seul, en dehors et indépendamment de l’école. J’ai appris la langue française en la lisant. J’ai lu mes premiers romans à 9 ans avant même que la langue française ne me soit enseignée « massivement » à l’école. Donc j’ai découvert la langue française par les livres, et les livres, je les ai découverts par accident. J’ai conçu un univers parallèle à l’univers dans lequel je vivais. Autant la langue arabe classique était pour moi le symbole de la castration, du déni, de la violence et de la honte de soi, autant le champ de la langue française était ouvert et libre. C’est lui qui m’a permis de lire des romans érotiques par exemple. C’est la langue française qui m’a fait découvrir la sexualité, la révolte, le voyage, l’épopée, l’imaginaire…

C’est aussi la langue de l’Autre, de l’ancien colonisateur… Le rapport avec cette langue est donc plus clair et on peut y puiser ce que l’on veut…paradoxalement !

Pour y faire quoi ? Là est la question. Pour moi, la langue française était le périmètre de la transgression, c’est là que j’ai développé mon imaginaire… La transgression pour avancer. Et puis c’est aussi par réaction au triomphalisme et à l’unanimisme. Nous étions le peuple le plus glorieux qui a mené la plus grande guerre de décolonisation. Par réaction je voulais du désenchantement. Je voulais ramener les choses à leurs justes proportions. Je voulais détruire, démonter la mythologie ambiante, enseignée à l’école et transmise un peu partout.

Où avez-vous trouvé les livres que vous lisiez ?

Jeune, c’étaient avant tout des romans policiers que je trouvais à la maison. Ils apparenteraient sans doute à mon père, sachant que je n’ai pas vécu avec mes parents mais avec mes grands parents. Ce rapport particulier à la langue était dans le fait que j’y ai découvert le corps, le sexe de la femme, dans un lieu rural puisque je n’habitais pas Mostaganem même mais dans un environnement très rural et très puritain autour de Mostaganem. Développer tout un imaginaire dans ce si petit périmètre. Un imaginaire qu’on garde pour soi puisqu’on ne peut le partager avec personnes, même pas avec ses camarades de classe ou ses frères et sœurs….. Je me suis donc intéressé d’abord à la littérature française pendant longtemps mais pas uniquement, puisque je suis allé aussi puiser dans la littérature traduite en français. Ensuite j’ai découvert les grands textes de l’Islam, les textes religieux, eux aussi traduits en français.

Vers 13, 14 ans j’ai rencontré la culpabilité liée à la puberté et il y avait une offre : un enseignant « islamiste » ou qui transmettait des messages qui allaient dans ce sens. Il m’offrait une perspective avec du sens pour moi et c’est ce que je recherchais. Mais ce qui m’intéressait le plus, ce n’était pas le côté « islamiste », c’était la dimension mystique de l’Islam et j’ai découvert de grands mystiques comme Al-Ghazâlî et Ibn Qayyim que j’ai lus en arabe et en français. Il y avait néanmoins de grands textes qui n’étaient pas accessibles pour nous en arabe comme Djalâl ad-Dîn Rûmî. Les grands textes mystiques qui faisaient qui faisaient la grandeur de l’Islam étaient plus accessibles pour moi en français puisque je ne les trouvais pas toujours en arabe. L’offre en arabe s’orientait plus vers les premiers idéologues islamistes comme Abul Ala Maudud et Sayyid Qotb. Il y avait donc pour moi ces deux univers qui étaient présents. C’était dans les années 80, 90…

Avez-vous entendu alors parler de la révolte des kabyles ou le « printemps berbère » de 1980 ?

Absolument pas. Le parcours typique d’un algérien qui n’est pas né en Kabylie est celui-là. Il faut tout seul reconquérir ce calendrier et reconstituer cet imaginaire. Tout seul. Il faut ensuite essayer de comprendre. J’estime que celui qui doit plus prendre conscience de sa souffrance, ce n’est quelqu’un qui est en Kabylie, qui est nié et repoussé vers la marge alors qu’il possède encore sa langue et sa tradition, mais c’est celui qui est dépossédé de sa propre amazighité et qui ne le sait même pas ! Quand la mémoire est présente et la langue aussi, c’est tout de même « moins grave » si je puis dire….Donc le seul souvenir que j’ai de ce printemps 1980 est celui des manipulations de la chaine de télévision officielle qui a fait témoigner des gens qui ont reconnu qu’ils étaient du «parti de l’Etranger» et qu’ils avaient trahi l’Algérie avec des balivernes pour servir ses ennemis. Ils auraient même brûlé le « Coran » et étaient commandités par la France… Il n’y avait ni Internet, ni les moyens de communication d’aujourd’hui à l’époque. Vous êtes dans un village et tout ce qu’on vous sert comme image, c’est cela. C’est ce que j’essaie d’expliquer à mes amis kabyles en particulier, en leur disant qu’il y a là une grande entreprise pour reconstruire la mémoire des autres au lieu de rester dans la culture de sa propre singularité. Il faut un travail en profondeur qui puisse toucher toute l’Algérie sur la question de l’amazighité. A trop cultiver la différence, on finit par connaître la solitude et ensuite l’aigreur lui succède. Pourquoi les autres ne se soulèvent pas comme moi ? Pourquoi ils ne se révoltent pas comme moi ? Parce qu’ils ne se « souviennent » pas comme toi.

En 1988, vous étiez encore dans cette espèce de pensée « mystique/islamiste » ?

Non car j’arrivais au bout. J’étais également dans l’apprentissage de la colère. En 1988, je suis « monté » à Mostaganem. J’avais pris le bus et je ne savais pas vraiment ce que je faisais. J’y suis allé pour casser ! Cela peut paraitre choquant vu d’aujourd’hui. Ce n’était ni vraiement réfléchi, ni assumé, ni dit évidemment, mais c’est ce que je ressentais. Je suis allé manifester et je me souviens de deux ou trois scènes qui sont restées dans ma mémoire. Une scène où une femme vêtue d’un Haïk, m’a fait passer la ligne formée par des policiers qui nous encerclaient, comme si j’étais son fils. Je me suis dit plusieurs années plus tard que ce sont réellement les réflexes de la guerre d’Algérie qui sont revenus…Je n’ai pas vu le visage de cette femme, mais ce sont des gestes qui ont été subitement réactivés.

Après 1988, vous participez à ce grand mouvement de la « presse libre ».

Il y a eu avant tout la période de l’université. Jusqu’en 1992. Après un baccalauréat « mathématiques », j’ai choisi de préparer une licence en langue française. J’ai commencé le journalisme avec les faits divers dans le magazine « Détective » et je pense que c’est une très bonne école. Ce n’était pas du journalisme militant et cela me permettait de voyager à travers l’Algérie et d’être confronté aux gens. J’étais dans les procès, dans les commissariats, « Détective » tirait à 70 à 80 000 exemplaires ! C’était un journal qui offrait ce que d’autres journaux n’offraient pas. Il parlait du couple, il parlait du crime. J’ai couvert des procès qui m’ont marqué profondément. Quand vous assistez à un procès d’un pédophile qui a violé une gamine, vous vous dites que la monstruosité n’est pas seulement politique. Ce type de journalisme m’a permis encore une fois de voyager à une époque où on voyageait très peu en Algérie. J’allais dans des petits hameaux, dans des douars, dans des petites villes. Ça a donné à mon écriture de la maturité je pense. Pas au niveau du style mais surtout dans la perception des choses. On peut être un grand analyste politique, couvrir les débats, fréquenter les partis, connaitre des militants et des dignitaires… Ce n’est pas le type de parcours que j’ai eu et ce n’est pas la même chose que de rencontrer réellement le pays profond et les gens.

Vous rentez au « Quotidien d’Oran » en 1994.

Hormis une année où j’étais à El-Watan, j’ai fait toutes mes années jusqu’ici au Quotidien d’Oran et j’ai monté les échelons jusqu’à la Rédaction en Chef. J’ai démissionné en 2003 de la Rédaction en Chef pour me consacrer exclusivement à ma chronique.

Chacun se souvient de vos mots en février 2014 en direction du candidat à l’élection présidentielle, Abdelaziz Bouteflika.

C’est une chronique que j’ai publiée dans un journal en ligne qui s’appelle « Algérie Focus ». J’ai écrit ce texte en dix minutes sous le coup de la colère. La chronique pour moi c’est d’abord un métier, un salaire et c’est l’expression de mes positions. Je me suis fixé depuis le début un contrat de sincérité. Il s’agit de dire ce que je pense vraiment. Il fallait exprimer tout ça dans un style particulier et en même temps prendre de la hauteur. Il ne s’agit pas pour moi de m’attaquer aux personnes, à leurs familles… J’ai préféré prendre de la hauteur en dessinant une Algérie dans laquelle tout le monde a participé au crime. Je suis un des rares chroniqueurs qui n’écrit pas uniquement sur le Régime mais aussi sur le peuple, sur les gens. Il faut que nous intellectuels, assumions cet échec qui est le nôtre mais aussi ce refus de bouger qui est celui des « classes sociales » en Algérie. Ce qui fait bouger un pays, ce sont d’abord les élites qui sont inaudibles aujourd’hui en Algérie parce qu’il y a du pétrole et que le régime peut se passer d’elles. Une élite est importante dans un système où elle est productrice de plus-value et nécessaire pour l’enrichissement du Régime. Un Régime qui est riche par du fossile, du pétrole ne peut pas s’intéresser aux élites. Il peut bien s’en passer. C’est notre faiblesse. Il a un lien direct et alimentaire avec les classes sociales les plus « basses ». Mais l’histoire n’avance qu’avec des gens qui lisent, des gens qui écrivent et qui s’interrogent.

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2014-05-27T10:59:40+02:00

Demain les pogroms ?

Publié par Hafid ADNANI
Demain les pogroms ?

Je me suis réveillé ce matin du 26 mai 2014 avec l’image d’une foule menaçante autour de moi, sur la place publique, scandant des messages de haine.

Ce n’était qu’un rêve. Il est toutefois consécutif à ce drame que la France a vécu hier dans la soirée. Et ces mots de Sigmund Freud dans « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », tirés de l’essai de Pierre Nora[1] sur les français d’Algérie me reviennent et deviennent soudain éclatants dans cette sorte de terreur qui me gagne :

« Mais nous avons constaté chez nos concitoyens du monde un autre symptôme qui ne nous a peut être pas moins surpris et effrayés que la baisse, si douloureuse pour nous, de leur niveau moral. Je fais allusion à leur manque d’intelligence, à leur stupide obstination, à leur inaccessibilité aux arguments les plus convaincants, à la crédulité enfantine avec laquelle ils acceptent les affirmations les plus discutables. »

Première impression et première colère. L’envie irrépressible de désigner du doigt ceux qui ne sauraient pas réfléchir autour des sujets importants de notre société, comment vivre ensemble, comment faire société, nation, Europe... Mais est-ce bien raisonnable de pencher jusqu’à ces affirmations freudiennes qui peuvent donner du grain à moudre justement aux extrêmes, voire justifier des postures inacceptables en même temps que de mépriser leurs auteurs ?

Je préfère finalement après une bonne pause et une profonde respiration, fustiger l’ignorance, qui est mesurable et renoncer donc à penser à cette référence au « manque d’intelligence » et à la « stupide obstination » de ceux qui nous ont mis dans cette situation. Cette première réaction est essentiellement épidermique même si elle demeure, je le revendique, profondément humaine. Non (donc) que je nie ces deux réalités, comme je ne nie pas l’existence (quasi-intrinsèque) du « mal » et les efforts que nous devons faire pour vaincre tous les instincts faustiens qui tentent de s’exprimer partout en nous et autour de nous, mais c’est que je ne me considère tout simplement pas légitime pour juger l’Autre du point de vue de « l’intelligence » et de la « stupidité », notions toutes deux subjectives et que de surcroit le travail peut atténuer. Le définitif au sens temporel ne saurait exister en ce domaine car il condamnerait au désespoir.

L’ignorance en revanche est tout à fait condamnable car la responsabilité de chacun dans une société démocratique est aussi de s’armer du savoir le plus noble afin de mieux agir dans l’intérêt commun. C’est donc à l’ignorance qu’il faut s’en prendre avant tout dans cette folie qui semble (à nouveau) nous submerger, atteignant un paroxysme que tous les scénarios-catastrophe n’auraient pas pu imaginer. Une ignorance que chacun a le pouvoir et le devoir de briser.

Notre second ennemi est le mal déjà ancré en ceux qui appellent à la haine et ne conçoivent le monde qu’en termes de rapports de force, de violences et de destructions.

A ceux-là nous devons opposer une autre vision, un autre monde et un autre avenir dans un perpétuel combat.

Il suffisait donc qu’un parti, issu d’une tradition française qui devrait nous faire honte en 2014, celle de l’extrême droite, fustige un « système » qu’il définit à sa manière, prône le repli sur soi donc l’hostilité à l’Autre, un parti qui se moque ouvertement de son électorat, un parti dont la présidente, députée européenne depuis dix ans, fut très peu présente à Bruxelles et ne rédigea aucun rapport, preuve s’il en est, de la nature de son intérêt pour l’Europe et son parlement, un parti avide de respectabilité à tout prix, y compris à celui de se revendiquer du général de Gaulle qui connut, ne l’oublions pas, la diabolisation de l’extrême droite, qui le considéra comme un traître au service de l'anti-France. Il suffit qu’un parti qui réveille des instincts qui ont été néfastes par la passé à la France, fasse semblant de tendre la main du renard aux citoyens français pour que ceux-ci y trouvent des solutions à leur quotidien certes parsemé de doutes. Fermer la porte et rester entre soi. Montrer du doigt l’Autre et le rendre responsable de nos malheurs, rejeter l’Europe de Jean Monnet, rêve français ancien et nécessaire, garant de la paix et des droits de l’Homme.

Oui le parti socialiste n’a pas répondu à toutes les attentes, oui il y a en son sein des hommes et des femmes qui ont ruiné son message, ses orientations et ses principes. Oui nous faisons fausse route collectivement dans cette forme de stagnation qui n’en finit pas malgré les signaux d’alerte. Les politiques ne nous font plus rêver, l’UMP a ruiné d’une certaine manière la droite française et a énormément affaibli le Centre. Certaines individualités de surcroit ne lui font pas honneur. Mais comment accepter de tomber dans les bras, même en ayant pour seul mobile la colère, de ceux qui sont devenus la quintessence de ce qu’ont été les deux « taches » de la France du vingtième siècle, la perdition de la guerre d’Algérie et avant elle la déroute vers le régime de Vichy ?

Comment expliquer aux gens qui souffrent en France, ce qu'est l'histoire désastreuse de l'extrême droite française antidreyfusarde, antiparlementariste, antirépublicaine et forcément colonialiste, née d’une forme obscurantiste d’opposition aux Lumières du dix-huitième siècle et qui collabora sous Vichy (seul moment où elle connut le pouvoir) ?

Comment dire la déroute intellectuelle d’un Georges Sorel qui fut l'initiateur de Mussolini, d’un Charles Maurras qui entra (lui aussi) à l’Académie française, d’un Drumont et de bien d’autres, comment narrer cette désastreuse fausse route politique, que connurent conjointement le général Boulanger, Jean-Marie Le Pen, l’ancien tortionnaire de la guerre d’Algérie, et puis donc sa fille aujourd'hui ?

Comment leur expliquer surtout que le vote qu'ils expriment ne sert totalement à rien concrètement, sinon à faire réagir ce qui reste encore de bon dans la classe politique « de gouvernement », car le Front National est anti-européen et xénophobe dans son essence même ?

Les français dont je parle ne s'appellent pas Alain Finkelkraut, Eric Zemmour, Robert Ménard ou même Renaud Camus, Charles Millet, Dieudonné M’bala M’bala, Alain Soral ou Farida Belghoul…tombés dans une forme de théorisation dangereuse et profonde de ce qui peu ou prou nous ramène à l’exclusion de l’Autre, à la paranoïa et la peur de « l’étrange étranger » pour reprendre Prévert, qui serait potentiellement dangereux pour nous malgré tout ce qui a été écrit à ce sujet, malgré Albert Memmi et Pierre Nora et, pour chercher plus loin, les philosophes des Lumières (et contre eux à coup sûr).

Ces français sont les belges (pays qui vient de connaitre une tuerie antisémite) du dernier film des frères Dardenne[2]. Deux cinéastes qui ont relevé le pari de filmer l’angoisse terrible de perdre son travail et donc sa dignité, de subir l’injustice et le mépris qui peut avoir pour corollaire la violence, dans une société qui connait une tragédie où le hommes et femmes-victimes se font face pour se déchiqueter parfois, comme dans l'enfer décrit par Sartre dans "Huis Clos", comme dans un camp de concentration où les prisonniers, affamés et meurtris, deviennent, pour ceux qui sont dépourvus de toute forme de «spiritualité », des bêtes féroces qui luttent pour leur survie au détriment s’il le fallait , des autres ; ou tout simplement ayant l’occasion de donner une expression concrète à une haine intérieure jusque là contenue.

Au cœur de ces « ténèbres » proprement conradiennes, il faut plus que jamais aller de l’avant, inventer un avenir plus juste avant que ces "monstres" décrits par Edwy Plenel[3] n'aient raison de nous.

L’action est aujourd’hui plus que nécessaire pour chacun. Parmi nous, le quart des électeurs nous proposent l’abîme du protectionnisme, de l’idée désastreuse de la pureté, de la haine de l’Autre qui ne peut être qu’une forme de haine de soi. La classe politique doit se renouveler, la société civile doit laisser éclore en son sein des femmes et des hommes qui sauront inventer un meilleur avenir. L’Europe du cœur doit être à l’œuvre et non seulement celle de la technocratie et du tout économique. L’Europe française est chargée tous les jours de tous les maux que nous ne savons pas affronter, mais l’Europe est plus vaste que la France et ses desseins seront et sont, quoi que nous pensions au fond de nos certitudes momifiées, plus grands et plus riches que la France. Parler d’économie en permanence alors que le besoin d’amour est là, entier, palpable, presque grossier dans son expression, c’est aller vers l’abîme. C’est aller vers cette attraction cyclique de la cruauté et du drame sur l’Histoire au lieu de la refuser, au lieu de devancer la France qui hurle de douleur et ne pas la suivre vers les abysses qu’elle propose avec l’énergie du désespoir. Ne pas parler d’amour, de l’amour de l’Europe et donc de l’amour qu’il est nécessaire que cette France ait pour elle-même, en assumant ses parts d’ombre pour mieux en faire des leçons et des guides, ne pas parler de cet amour-là n’est pas seulement une insuffisance, c’est une faute majeure que ni l’exclusion des Roms, ni l’islamophobie, ni l’homophobie, ni l’antisémitisme nous aideront à surmonter, bien au contraire.

Ne pas parler d’amour, c’est parler sans doute demain encore de haine, c’est revenir aux pogroms, qui en finiront avec nous tous où que nous nous trouvions.

Hafid ADNANI

[1] « Les français d’Algérie ». Editions Christian Bourgois. 1961. Edition revue et argumenté en 2012.

[2] « Deux jours une nuit » avec Marion Cotillard.

[3] « Dire Non ». Editions Don Quichotte. 2014

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2014-05-13T15:32:47+02:00

Kamel Daoud ou l'autre Camus

Publié par Hafid ADNANI
Kamel Daoud ou l'autre Camus

« La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. »

Albert Camus, « L’étranger »

Le premier roman du journaliste du « Quotidien d’Oran », Kamel Daoud, est en forme de cri du cœur d’un vieil homme tourmenté par l’indifférence des hommes et la frustration de ne pas avoir existé dans l’Histoire malgré sa position de victime parce que les bourreaux occupent tout le terrain. C’est un « étranger » parmi les siens qui fait écho à l’autre « étranger » qui tua son frère dans les années quarante.

L'Algérie (française) de Camus est morte comme la mère de Meursault dans « L'étranger ». Celle de Kamel Daoud, journaliste et écrivain algérien, indépendante et libérée du joug de la colonisation par la force des armes, identifiable elle à la mère de l’ « Arabe »[1] de Camus, est « encore » vivante.

Le qualificatif utilisé dans son premier roman [2] par cet écrivain de l’Algérie actuelle pour qualifier cette (autre) mère qu’il fait exister enfin, est celui de « M’ma ». Il sonne comme une réappropriation de la langue et de la mémoire après une longue et meurtrière guerre de décolonisation. Et c'est sur cette question centrale de la mère que débute ce (cet autre) premier roman, chef œuvre de l'absurde, publié par l’unique prix Nobel de littérature que donna l’Algérie, en 1942. La réponse[3] littéraire inéluctable est enfin arrivée, elle s'appelle "Meursault, contre-enquête" ; elle constitue l’espoir dont peut naitre le travail salutaire de la mémoire, de ses retournements et de la raison des hommes ; et débute donc par cette phrase qui comptera désormais : "Aujourd’hui, M'ma est encore vivante".

Faire exister l’«Arabe » de Camus

Faire exister tout simplement (et enfin !) un personnage sans nom, nié, oublié, humilié et aliéné comme l’étaient les colonisés dans l'Algérie française des années 40, un personnage néanmoins incontournable dans ce premier roman publié de Camus (car qu’est-ce que L’étranger sans l’assassinat de l’ « Arabe » ?) et lui rendre ainsi une « justice » si chère à Camus lui-même, tel est le colossal projet auquel s'est attelé avec brio ce chroniqueur du « Quotidien d’Oran », journal francophone algérien, dont la liberté de ton est aussi redoutée par le pouvoir d’Alger qu’attendue par les lecteurs assidus. Un chroniqueur qui déchaine autant l’admiration que la haine, dans une Algérie encore malade de son passé, une Algérie qui ne cesse de s’interroger, de malmener son présent et qui a mal à son avenir depuis maintenant 52 ans.

Daoud alla jusqu’à oser, à l’annonce de la candidature (proprement kafkaïenne et qui en dit long sur l’ampleur de ce mal aux racines profondes) de Abdelaziz Bouteflika à un quatrième mandat présidentiel en février 2014, interpeller violemment le président alors candidat à travers le journal électronique « Algérie-Focus »: « Vous serez lynché. Mort, malade ou vif. Vous serez pendu, chassé, allongé sur une civière et inculpé du crime d’avoir massacré des millions d’enfants à venir» !

Cet oranais, comme les protagonistes de La peste , roman « positif », qui s’inscrivit dans la nécessité pour Camus de contrebalancer le terrible message de L’étranger, est né à Mostaghanem en 1970. Il flirta dans jeunesse, à travers de précoces lectures, avec la pensée mystique musulmane et s’interrogea tout entier selon les mots de Sartre, armé la sincérité qui le caractérise, et tout près de l’islamisme ambiant : la culpabilité, la femme, le sexe, toutes choses taboues dans le village de son enfance. Des questionnements par conséquent impossibles à partager avec son entourage.

Cet enfant de surcroit, comme tous les algériens par ailleurs, du désarroi identitaire, considère que la langue arabe classique[4] qui lui a été imposée par l’école depuis sa jeunesse est une violence, au même titre que ce qu’ont subi les enfants de Kabylie qui (eux au moins) avaient un lien charnel avec leur amazighité[5] puisqu’ils parlent la langue d’origine de cette terre. La langue française n'est plus un problème puisque la colonisation s'en est allée et le "butin de guerre" si cher à Kateb Yacine est son moyen d'expression privilégié à travers l'écriture notamment. Un travail de "restitution" que devra de toutes façons faire le pays dans son ensemble qui intègre le Tamazight, l'arabe algérien et l'arabe classique que maîtrise parfaitement Daoud,

Daoud s’étonne par ailleurs encore (comme s’il ignorait au fond de lui-même le temps de la cicatrice) que personne n’ait eu cette idée de donner vie à l’ « Arabe » que tua Meursault, idée qui lui vint le temps d’une rencontre avec un journaliste français à Oran, venu enquêter sur l’auteur du Mythe de Sisyphe, naturellement emmuré dans ses représentations incomplètes et donc simplistes de l’écrivain et de l’œuvre, ce qui lui inspira une chronique quotidienne qui fut consécutive à cette rencontre, qu’il intitula : « L’Arabe tué deux fois »[6].

En voulant réfuter la négation originelle de Camus, Kamel Daoud se surprend à raconter la douleur de ceux qui sont restés après le meurtre de l’ « Arabe », dont le prénom est Moussa, qui servit, que c’est terrible (encore) de l’écrire, de simple marchepied au questionnement existentiel d’un Meursault se préparant à quitter un monde absurde et donc intolérable. Apparaissent donc le frère, Haroun, et la mère de celui à qui il tente de redonner sa vie antérieure (et le cheminement postérieur des siens), à défaut d’une réelle sépulture pour laquelle il est sans doute trop tard, puisque le corps de Moussa restera introuvable et sa tombe vide, comme une douleur lancinante qui ne partira pas ou qui ne partira qu’à la disparition des siens.

Haroun et sa M’ma n’ont pas pu trouver de réponses à leurs questionnements ni de réconfort à leur chagrin. Et même après « l’Indépendance », comble de la douleur, ils sont confrontés à l’indifférence des nouveaux dirigeants du pays faute de preuves formelles de l’assassinat de celui qu’ils considèrent comme le premier Chahid[7] de la sanglante guerre qui vint comme une fatalité douze ans plus tard. Le roman donne donc vie à cette famille qui a vécu la douleur de la perte violente de l’un des siens, sali de surcroit dans sa dignité[8], à cause, et c’est un comble encore, d’un injustifiable « soleil » sans doute trop pesant : « (…) celui qui a été assassiné est mon frère. Il n’en reste rien. Il ne reste que moi, assis dans ce bar, à attendre des condoléances que jamais personne ne me présentera. »[9], nous dit Haroun dès le début de cette longue confession.

Une errance qui ressemble à celle d’un peuple meurtri

Après 70 ans de silence et pire, d’indifférence et donc de négation de leur existence même, Haroun raconte sa terrible errance et celle de sa mère, meurtrie, qui porta ce deuil et tenta de survire à la disparition de son ainé, qui a succédé à un autre drame familial, plus ancien et resté mystérieux, celui de la disparition de son mari. Tant de souffrances finirent par la murer dans le silence définitif à l’image de la (vraie) mère de Camus qui, elle aussi, perdit un mari dans la grande guerre ainsi, pourrait-on dire, que son fils, devenu écrivain, à son départ en France en 1940 :

« Aujourd’hui, Mm’a est encore vivante. Elle ne dit plus rien mais elle pourrait raconter bien des choses. [10]»

Les pères dans les labyrinthes de ces histoires qui s’enchevêtrent demeurent de grands absents, souvent guerriers dans des champs de bataille obscurs et fatalement partis dans de sombres circonstances, ce qui participe de cette impérieuse quête personnelle de chacun dans sa subjectivité propre et dans cette ignominie qui jaillit parfois.

Cette « M'ma » romanesque (une forme de symbole suprême de la forte évocation de la femme algérienne à qui est restituée une réelle place dans cet écrit, la sortant d'une autre négation et des mythes réducteurs auxquels elle fut acculée) et ceci représente encore une ramification de ce grand drame du vingtième siècle, vient évoquer de façon magistrale la douleur des millions de mères de l‘Algérie actuelle, que les déchirements de la guerre contre le colonisateur d’abord, de la guerre fratricide ensuite, encore plus douloureuse et toujours enfouie à l’heure qu’il est dans les nécessités du refoulement, ainsi que la perte d’un enfant ou d’un mari, parfois restés sans sépulture, ont meurtries à jamais.

Haroun de son côté porte fatalement une culpabilité qui l’empêche de vivre à l’exemple de Jean-Baptiste Clamence, le « juge-pénitent » de La chute , roman de la culpabilité bourgeoise ou « chrétienne » selon Daoud lui-même, son roman préféré dont il choisit ouvertement le mode de narration particulier pour ce monologue truffé de références très explicites aux textes de Camus.

Le narrateur est dans un bar à Oran car il a fini par quitter définitivement Alger qu’il n’aime guère. Le serveur de ce bar, qui agit en filigrane et par qui arrive l’alcool, élixir qui permet de supporter quelque peu le monde et ses souffrances, porte également le prénom prophétique de Moussa.

Moussa comme le Moïse de La Bible, ne verra pas la terre promise que son peuple, libéré d’une servitude qui lui coûta la vie, finira par atteindre. Son frère Aaron- Haroun, considéré comme un prophète dans le Coran (dans lequel Moïse est très peu cité sans être suivi d’Aaron), est là comme la nécessité de poursuivre le chemin. Le rapport de Daoud à la religion, et dont il se revendique et qu’il revendique comme une clé de voute de la recherche de la solution pour l’Algérie moderne, est bien là comme précisément Camus qui l’exprime aussi bien cette dimension parfois oubliée dans La chute que dans l’étranger, où il est remarquable que la seule scène où Meursault reprend vie et contact avec le monde, est celle où il explose littéralement face à « l’aumônier » et énonce enfin sa vision du monde à travers un discours volubile et passionné.

Camus à la barre ?

Tous les ingrédients étaient sans doute dans ce roman pour condamner (enfin) camus ouvertement à travers cette « réponse » littéraire. Lui qui est à la barre au moins depuis 1954, début de la guerre d’Algérie car il n’a jamais adhéré jusqu’à sa mort accidentelle en 1960, à l’idée d’une Algérie indépendante qui exclurait de facto sa mère ni à celle de la violence selon lui injustifiable d’un FLN qui pourrait aussi avoir raison de cette mère, dans la rue ou dans autobus à Alger. Camus reconnait l’aspiration à la justice contenue dans cette insurrection violente mais il reconnait aussi ouvertement en 1957 à Stockholm, préférer « sa mère » à cette « justice » dont la revendication passe par cette violence qu’il ne peut cautionner parce qu'elle peut toucher aux siens. Ce "procès" interminable (on a dit de L’étranger en 1942 que c’était du Kafka écrit par Hemingway) n'en finit pas de susciter des réactions, des cris côté "anti-camusien" notamment en Algérie, et beaucoup de scepticisme voire du scandale chez les désormais très nombreux camusiens convaincus des deux côtés de la Méditerranée.

Tout ceci est à l'image de ce qui peut, de près ou de loin toucher à la guerre d'Algérie de façon générale et qui déchaîne les passions tels ces cris de "haine" réclamés par Meursault à la fin de L'étranger et qui se sont imposés ainsi à Daoud pour les derniers mots de ce roman.

Aux antipodes de ce que l’on peut attendre donc, et comme dans toute œuvre importante, Daoud ne règle pas "son" compte "enfin" à Camus. Au contraire, en regardant l'arabe en face, il le désacralise et le réduit à l'expression de son humanité et à ses contradictions, malgré sa position de subalterne, d'humilié, d'aliéné donc de vulnérable que la morale ainsi que la force de l'identification amènent spontanément à défendre, malgré la (juste) "majesté" que les anticolonialistes peuvent lui trouver dans le contexte de la guerre. Daoud va même jusqu'à rapprocher Haroun, le frère de l' « Arabe », d'un Meursault assassin et impliqué sans doute malgré lui encore dans le système colonial et donc responsable de l'horreur de la guerre qui suivra, aux yeux des algériens.

En complétant le tableau des personnages complexes de ce drame shakespearien à multiples facettes, Daoud entame ce travail de "deuil" d'une brutalité encore vivante, il se permet ce recul nécessaire et salvateur et loin de trancher, il donne néanmoins des éléments indispensables, presque à son corps défendant, pour appréhender le drame de cette guerre et la douleur de ses racines.

Cela ne résout certes pas l'équation insoluble de la complexité de Meursault en même temps que de celle de 'homme et de l'écrivain Camus mais invite assurément, et sans doute malgré lui encore, à une empathie qui peut s’accommoder de la dénonciation, toutes deux nécessaires au dépassement des grandes douleurs castratrices qui assassinent l'avenir.

Camus l’Algérien, enfin ?

Camus l'Algérien se dessine plus précisément, paradoxalement et contre toute attente, dirions-nous, dans ce roman de l’Algérie nouvelle et décomplexée qui doit son avenir à un retour serein sur elle-même et sur son passé. Oui, Camus l’Algérien avec ceux qui ont rendu ou cru rendre sincèrement « justice » à cette terre, quelles que soient les raisons des uns et des autres pour le disqualifier de cette composante de lui-même ou pour l’en qualifier en excluant souvent les autres. L’autre Camus est bien là et sa « mère, l’Algérie »[11]selon les mots de Jean Pélégri, est à la fois celle de Haroun et de celui qu’il désigna, selon son humaine subjectivité dénoncée par Raymond Aron [12] en 1958 et plus violemment par Wassyla Tamzali[13] aujourd’hui, par l’ « Arabe », et ceci quelles que soient leurs différences.

C’est donc cet autre Camus qui nous est suggéré par Daoud qui ne se considère pas lui-même comme un « camusien » au sens classique, que l’Algérie doit sans doute savoir s’approprier, quitte à le malmener si nécessaire.

Un autre Camus à découvrir et à penser à travers le miroir brillamment réfléchissant de Kamel Daoud.

[1][1] Ce qualificatif est utilisé par les européens d’Algérie sous la colonisation française pour qualifier la population dite « indigène », qu’elle s’exprime en arabe ou en berbère.

[2] "Meursault, contre-enquête", éditions Actes Sud paris. Mai 2014. Editions Barzach- Alger- Octobre 2013

[3] Jean Pélégri, romancier Algérien, fils de Colon de la Mitidja, a publié en 1963 un roman important, Le Maboul aux éditions Gallimard, que l’on peut considérer comme une première réponse (inconsciente ?) à l’Etranger de Camus.

[4] L’arabe algérien est la langue maternelle de Kamel Daoud.

[5] L’amazighité est une référence au peuple amazighe, peuple d’origine de cette région d’Afrique du Nord.

[6] Dans cette chronique du quotidien d’Oran en 2010, Kamel Daoud ébauche déjà le personnage de Moussa, de ce qui sera son roman.

[7] Martyr de l’Islam. Terme utilisé largement par le FLN pendant la guerre d’Algérie pour désigner les combattants de l’indépendance tués par l’armée française.

[8] Il y a une allusion à une sœur de l’ « Arabe » qui serait une prostituée. Haroun dénonce cette mystification puisqu’il affirme ne pas avoir de sœur.

[9] Page 11

[10] Page 11

[11] Essai de Jean Pélégri paru aux éditions Actes Sud en 1990, après une édition algérienne chez Laphtomic en 1989.

[12] Pour Raymond Aron, dans « L’Algérie et la République » en 1958, « Camus n’arrive pas à s’élever au dessus de l’attitude du colonisateur de bonne volonté. »

[13] Wassyla Tamzali a affirmé récemment avoir compris que Camus a « épousé le racisme des pieds-noirs » pendant la guerre d’Algérie.

"Meursault, contre-enquête" de Kamel Daoud. Editions Actes Sud mai 2014

"Meursault, contre-enquête" de Kamel Daoud. Editions Actes Sud mai 2014

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