Les vertus romanesques de Kébir Ammi

 

Publié dans Alg Littérature/Action

 

Un nouveau roman de Kébir Ammi est toujours une aventure nouvelle et totalement inattendue pour ses lecteurs. Cet écrivain est universel en ce sens où il y a une dimension dans son œuvre qui transcende les frontières des hommes, même si ses origines marocaine et algérienne, son ancrage de plusieurs décennies en France, sa connaissance, en plus des langues arabe et française, de la langue anglaise qu’il enseigne, son goût du voyage et de la découverte de l’autre, affectent ostensiblement son œuvre.

 

Kébir Ammi  nous fait traverser dans ses écrits les frontières du possible avec une sensibilité, une générosité, un élan poétique et, disons-le, une grande tendresse. Ceci sans oublier l’invitation à la réflexion perpétuelle sur les autres et donc fatalement sur nous-mêmes.

 

 « Les vertus immorales » est la dernière « livraison » de Kébir Ammi aux éditions Gallimard, après « Le ciel sans détours » qui racontait l’itinéraire d’exception d’une femme marocaine qui a « porté » le siècle précédent. Cette fois-ci, c’est le roman d’un homme du seizième siècle, Moumen (croyant), lui aussi marocain, originaire de la ville de Salé sur la côte atlantique, qui traverse mer et océan à la découverte du nouveau monde rendu accessible par Christophe Colomb, qui incarne à cette époque et à sa façon, le triomphe de l’Occident  face à la décadence de la civilisation islamique sur ces terres d’Espagne où elle a pourtant prospéré.

 

Le seizième siècle est le siècle de la ruée vers l’Amérique, terre d’immigration par excellence et eldorado pour les aventuriers qui voulaient faire fortune et connaître une vie meilleure. Ce retour dans l’histoire est l’occasion d’une méditation sur le monde actuel et sur ses enjeux les plus brûlants. Car cet immigré marocain qui traverse les mers dans des temps lointains où le « choc des civilisations » n’était pas une thématique galvaudée et considérée parfois comme dépassée comme c’est le cas aujourd’hui, ressemble à s’y méprendre à celui que connaît l’occident en ce siècle, qui cherche dans un monde désormais globalisé et surinformé à trouver une place qu’il considère comme légitime. Cet immigré ressemble aussi à l’auteur lui-même, qui a quitté son pays natal à la recherche d’un destin qu’il s’est fabriqué depuis dans cette belle patrie de l’écriture notamment : « rien ne pourra me défendre de franchir les lignes invisibles que je rêve de franchir » s’exclame Moumen. Il ressemble enfin à ce passager clandestin qui, au péril de sa vie, continue à honorer l’humanité par sa volonté de quitter son quotidien et de se confronter à autrui pour devenir meilleur et sans doute pour aider l’autre à le devenir aussi.

 

         La vie difficile mais très instructive sur la nature de l’homme qu’a connue le personnage principal  de ce roman, le convainc de quitter sa terre natale et de s’adonner à un beau défi : conquérir une Amérique qui n’est à priori pas à la portée d’un ressortissant d’un pays du sud de la méditerranée comme lui, musulman de surcroît. Il quitte sa misérable existence sans s’excuser d’être en quelque sorte « une anomalie historique »  par sa seule présence dans ce monde nouveau. Il décide de ne pas « raser les murs » et de jouer dans la même cour que les autres compagnons de ce voyage, quitte à renier ou à feindre de gommer, en tous cas au départ, comme tous les dominés qui veulent s’en sortir en ce monde, ses origines, sa religion, ses spécificités qui ne manqueront pas de le rattraper comme chacun peut s’y attendre : «  Je voyage sous l’identité d’un chrétien, ne pouvant me déplacer autrement ».  Il n’en reste pas là, il use ouvertement, c’est une nécessite « naturelle » chez lui, de toutes les ruses et les vilénies, il est prêt à toutes les compromissions pour parvenir à exister, à devenir même un homme de pouvoir qui va jusqu’à la création d’une sorte d’Etat théocratique et rétrograde basé sur un Islam radical, au milieu de la forêt, des indiens d’Amérique et des colons occidentaux.

 

         Aux antipodes de Batelby, l’anti-héros d’Hermann Melville qui refuse le monde et les règles des humains : « I would prefer not to », ou de Vladimir et Estragon dans « En attendant Godot «  de Samuel Beckett qui mènent une vie  de désespoir pour la même raison, Moumen accepte toutes les injustices et les compromissions, le crime et les massacres d’innocents dont il a été aussi une victime indirecte, s’approchant plus du personnage du « gardien » d’Harold Pinter ou pire, du « Caligula » de Camus, qui n’ont plus d’égards pour une nature humaine qui ne les a pas épargnés et qui s’en vengent pour se sortir d’affaire dans un monde qui risque à tout moment de se retourner conter eux.

 

        Ce personnage imaginaire qui a écrit cette histoire pour la postérité, et qui n’a pas pu exister puisque la démonstration en est faite dans le texte lui-même, raconte la Différence, l’Islam face à l’Occident, l’instrumentalisation de la pensée à travers la religion en particulier, les règles inhumaines de survie dans un environnement hostile. Il fait aussi le constat d’un monde qui s’effondre, qui délaisse l’essentiel de ce qui fait que nous sommes humains comme le souligne cette phrase de Dante citée tout au début du roman : « Pensez à votre conception, Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, Mais pour suivre vertu et connaissance. ». En cela Kébir Ammi rejoint à tire d’exemple Thomas Mann, Stefan Zweig, Robert Musil ou Emile Durkheim dans leurs questionnements sur l’Europe « d’avant » puis de « pendant » Hitler,  sur un monde qui a connu l’une des plus incroyables catastrophes humaines de l’histoire parce qu’il s’est éloigné des valeurs profondes de l’humanité basées avant tout sur l’amour.  Un amour impossible à connaître pour le héros de ces « vertus immorales » puisqu’il est remplacé par la cruauté et le manque de scrupules « nécessaires » à la survie. 

 

      Les thématiques récurrentes que nous connaissons chez Kébir Ammi sont là : l’absence précoce du père, la mère laissée au loin et qui revient pour rappeler l’autre rive et la sensation de l’exil, le retour (ou le recours) aux anciens pour éclairer la route du futur : Ibn-Arabi, Tarik Ibn Zyad, Saint-Augustin…Moumen s’abreuve de lectures savantes dès le jeune âge : Amerigo Vespucci, Marco Polo…il apprend aussi assez rapidement à maîtriser les langues arabe et espagnole, ce qui sera fondamental pour la suite, tout cela grâce à un « excellent  maître » qu’il aura la chance de rencontrer dans la malchance.

 

         Loin du roman « ethnographique » rejeté naguère par Rachid Boudjdra concernant la littérature maghrébine d’expression française, Kébir Ammi, qui se nourrit de multiples appartenances, nous invite à un voyage romanesque dans l’espace et dans le temps, ancré dans une Histoire qui nous a donné déjà mille enseignements, pour mieux nous parler d’un présent qui menace. Un texte qui nous permet de nous élever vers les vraies questions humaines.

 

Kébir Ammi

"Les vertus immorales"

Ed Gallimard

 

                                                                           Hafid ADNANI

                                                                           Paris, le 5 avril 2009

 

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