La question de l’altérité dans « Othello » de William Shakespeare


Publié en Alg Littérature/ Action
Shakespeare s’est inspiré pour son « Othello » d’une nouvelle de l’écrivain italien du seizième siècle Giraldi Cintio. Cette histoire est celle d’un berbère qui, au quatorzième siècle, est arrivé au sommet de la pyramide dans la République de Venise par sa valeur en tant que vaillant général de l’armée. Sa vie se termine toutefois prématurément et tragiquement dans les ténèbres de la jalousie et du crime.
Othello est le seul à pouvoir vaincre les Turcs sur le front de Chypre, ce dont est convaincu le Doge qui l’envoie pour cette mission, et qui au passage, lui donne son aval pour se lier avec une femme de la haute noblesse de Venise, Desdémone, fille du sénateur Brabantio, malgré les réticences de ce dernier qui ne veut visiblement pas de ce « Maure » dans sa famille. Le drame se déroulera à l’arrivée à Chypre du couple vainqueur des Turcs sans même un seul combat puisqu’il est servi par la tempête qui balaye la flotte ennemie. Othello devient le gouverneur de l’île et est au sommet de sa gloire militaire et sentimentale puisqu’il a gagné de surcroît le cœur et l’abnégation de Desdémone qui va jusqu’à s’opposer fortement à son père pour rester avec lui. C’est une descente aux enfers que nous propose Shakespeare à partir de là, et nous sommes légitimement amenés à nous poser la question du pourquoi d’une telle tragédie alors même qu’Othello venait d’accomplir un parcours exceptionnel et que rien, à priori, ne pouvait présager de la rapidité d’une telle chute ?
« Othello » est un texte sur l’altérité, sur l’impossibilité pour un homme du sud, un Maure, un berbère d’Afrique du Nord, de faire sa place à Venise à cette époque sans se renier totalement. Mais ce reniement, et c’est la démonstration faite par Shakespeare, ne peut durer qu’un certain temps avant de se retourner contre son auteur dont la vie tourne à la tragédie. Cette « impossibilité » à être soi chez « les autres » quels que soient les sacrifices consentis pour cela, cette question du statut de l’Etranger dans nos sociétés humaines en général, est au cœur du texte. Et comme tous les messages forts, assourdissants, il nécessite, pour le décoder, un minimum de temps et, disons-le, de réflexion, qui va au-delà du message trivial et apparent. Ici : la jalousie et la trahison font perdre raison à Othello qui semblait à priori solide, inébranlable et au sommet de sa grandeur.
Le message n’est évidemment pas explicite dans le texte mais il n’en est que plus frappant.
. On peut, pour être plus clair, citer l’exemple d’un autre texte de ce type, avec un fort message en filigrane , invisible à priori au premier abord : il s’agit de l’ « Etranger » de Camus, qui en taisant la réalité coloniale en Algérie, ne fait que la révéler d’une manière encore plus éclatante. Et chacun sait que le meurtre commis par Meursault qui tue l’ « arabe» dans le roman, n’a qu’une seule explication pour lui : le soleil, le soleil qui aveugle ...au point où il semble aveugler au même titre Albert Camus lui-même face à la réalité douloureuse de la colonisation symbolisée d’ailleurs par cet « arabe » hostile dont on ne sait rien à priori. A moins que ce ne soit voulu, et que Camus, à travers les silences de ce texte, avait comme objectif de dénoncer de la manière la plus vigoureuse, les ravages du système colonial.
De la même façon, « Othello » peut sonner comme une dénonciation, un texte engagé que Shakespeare aurait masqué par une tragédie classique qui pouvait plaire à son public ; mais on peut aussi considérer que l’œuvre, par ses multiples facettes a dépassé son propre auteur .
Cette « impossibilité » citée plus haut à plusieurs reprises est liée de toute évidence aux origines sociales, géographiques, sans doute religieuses, ethniques pour utiliser un terme récent, d’Othello. Les différents commentateurs de cette œuvre le disent par ailleurs depuis longtemps: le sous-titre lui-même, (Le Maure de Venise) porte la contradiction suprême de cette tragédie. Il est donc admis qu’un Maure, noir ou pas selon les diverses considérations, ne peut atteindre la « blancheur », l’éclat de Venise...Ceci apparaît comme une évidence qui ne souffre pas d’une quelconque remise en cause...
Il ne me semble donc pas que l’idée selon laquelle il y a sans doute là une réflexion sur la question de l’altérité et sur la nécessité des sociétés humaines à s’ouvrir à l’Autre au risque de mourir elles-mêmes de l’isolement dans lequel elles se placent, soit très répandue s’agissant de ce texte. C’est ce que je me propose modestement de contribuer à corriger ici.
Le cœur de cette tragédie est la question de la « déculturation » telle qu’elle a été décrite par les anthropologues et en particulier Pierre Bourdieu. Pour prendre une place dans la société, l’Etranger (au sens large, cela peut être un Breton à Paris) ou plus précisément « le dominé » (ce qui élargit encore le cercle), se voit dans l’obligation d’entamer ce processus qui consiste à adopter la culture dominante afin d’être reconnu dans le monde des dominants. La question de la disparition de la culture d’origine devient alors criante, car sans elle, « le dominé » perd son âme et donc un peu sa vie. Certains, comme Tassadite Yacine*, parlent alors de « la ruse des dominés » qui finissent, pour survivre, par feindre, et seulement feindre, de se renier au regard des dominants. Ce qui peut représenter pour eux une solution à peu près acceptable.
Mais que se passe-t-il si le reniement est complet, total et réel ?
Que vient faire la haine de Iago, la jalousie, Desdémone, dans la fin tragique d’Othello ? Par quel mystère se laissera-t-il abuser par ce misérable Iago ?
Metteur en scène d’Othello au théâtre de l’Odéon au mois de novembre dernier, Eric Vigner esr persuadé qu’ « Othello se retourne sur son origine à la faveur de l’amour de Desdémone. Un peu comme si, après avoir voyagé à travers le monde, jusqu’à ses confins, jusqu’aux frontières de l’univers connu, il devait à présent explorer une autre dimension de l’existence, dans sa profondeur intime […]Il a construit sa vie en allant de l’avant, appuyé sur des certitudes ; le voilà qu’il revient sur ce parcours, sur la vie qu’il a traversée, sur cet autre monde qu’il semble avoir quitté. Un monde lointain, fabuleux, auquel il ne reviendra pas. »
Revenons au texte (dans la traduction de François—Victor Hugo) et tentons d’en prendre les enseignements qui permettent d’abord de montrer qu’Othello est souvent « renvoyé » à ses origines, à la couleur de sa peau, à son « étrangeté » au sens de Jacques Prévert, bref à sa non appartenance à la République de Venise, ceci quels que soient les services inestimables qu’il a pu lui rendre.
Dans la scène première du premier acte, Iago le serviteur « fidèle » d’Othello, qui n’a pas supporté de ne pas avoir été nommé par ce dernier au poste de lieutenant, tente d’opposer le Sénateur Brabantio, père de Desdémone à la liaison amoureuse entre son maître et Desdémonde. Les termes seraient aujourd’hui passibles d’une poursuite pour propos racistes et dégradants pour autrui : « Vous laissez couvrir votre fille par un cheval de Barbarie ! Vous voulez avoir des petits-fils qui vous hennissent au nez ? Vous voulez avoir des étalons pour cousins et des genets pour alliés ? ». Un peu plus loin les termes ne sont pas plus modérés : « Votre fille a fait une grosse révolte [...] en attachant ses devoirs, sa beauté, son esprit, sa fortune, à un vagabond, à un étranger qui a roulé ici et partout ».
On apprend aussi dans ce premier acte, lorsqu’ Othello se voit dans l’obligation d’expliquer les circonstances de l’amour (étrange et contre nature ?) que lui voue Desdémone, que Brabantio était lié à lui d’une certaine « amitié », mais on comprend aussi que ceci était vrai tant que ce dernier restait à la place qui était la sienne, sans aller jusqu’à se mesurer aux nobles de Venise en pensant pouvoir entrer, à titre d’exemple, dans leur famille. Dans cette situation, le procès en sorcellerie est déjà brandi par Brabantio qui accuse Othello de magie. Othello : « Son père m’aimait, il m’invitait souvent, il me demandait l’histoire de ma vie... ». Ceci est en grand contraste avec le désespoir et la violence de ce père lorsqu’il apprend que sa fille est partie avec Othello, allant jusqu’à faire des références physiques très explicites sur la couleur de la peau et la laideur supposée de cet étranger : Scène 2 du premier acte : « Est-ce-qu’une fille si tendre ; si belle [...] aurait jamais couru de la tutelle de son père au sein noir de suie d’un être comme toi, fait pour effrayer et non pour plaire ? ». Scène 3 toujours premier acte : « ...devenir, en dépit de sa nature [...] amoureuse de ce qu’elle avait peur de regarder ! ».
Le « reniement » forcé d’Othello est à priori total : il se convertit au christianisme et fustige lui-même les Turcs qui représentent le renouveau musulman jusqu’à ses dernières paroles sur lesquelles nous reviendrons. Pas un mot sur ses origines berbères ni sur sa première religion qui est selon toute vraisemblance l’Islam. Il semble vouer aux Turcs une vraie haine au nom de ce sentiment total d’appartenance à la République de Venise. Othello semble aussi avoir compris que son ascension est à ce prix. Il est tout simplement balayé, effacé dans son identité propre et profonde, dans son essence même.
On voit bien dans le même temps que les autres se « rappellent » ces « particularités » qui sont les siennes, son « étrangeté », et ceci seulement lorsqu’il s’agit de le rabaisser, de l’humilier et de lui enlever toute légitimité sur cette terre pour laquelle il s’est battu corps et âme.
Ce reniement est la cause de la descente aux enfers d’Othello dans une sorte de prise de conscience tardive alors qu’il était au zénith de sa gloire.
« Le retour aux sources » semble être une fatalité pour chacun d’entre nous, notamment celui ou celle qui vit un moment important de sa vie et de son histoire propre. Au sommet de sa vie, et comme Coleman Silk dans « la tâche » de Philippe Roth, qui ne peut affirmer qu’il est issu d’une famille noire pour échapper aux accusations de racisme, puisque son reniement a été la condition nécessaire et suffisante de sa réussite, Le Maure de Venise prend sans doute conscience de son enfermement dans cette citadelle dorée avec gloire militaire et amour charnel à la clé, avec « obligation » d’ « oubli » de ce qu’il est profondément. C’est alors qu’il se laisse aller, probablement inconsciemment, à l’autodestruction et tombe très facilement dans le piège crapuleux de son faux fidèle Iago.
Il y a un moment très important dans cette pièce qui est le seul à faire une référence plutôt positive aux origines d’Othello, c’est l’épisode du mouchoir, objet très important qui vient de sa mère lorsqu’elle était sur son lit de mort. La mère d’Othello est citée là pour la première fois, comme vestige de cette origine tue par nécessité...D’où l’importance de ce mouchoir et la focalisation d’Othello sur sa perte supposée. Le fait que l’objet ait pu être donné à l’amant supposé de Desdémone (Cassio) parait dès lors comme une affaire assez secondaire.
Le comportement de Lodovico, l’envoyé du Doge à Chypre, venu pour rappeler Othello, est des plus emblématiques du statut bancal d’Othello dans cette société qu’il a voulu de tout cœur faire sienne : tout se passe comme si Othello, qui est un homme considérable et respecté, était attendu au tournant, qu’il suffisait qu’il commette la moindre erreur pour que les bruits les plus négatifs courent sur son compte et qu’on oublie dans l’immédiat toutes ses vertus. C’est ce que l’on ressent bien dans l’acte 4, scène première : Lodovico, ironique, après avoir vu Othello sous l’emprise de la jalousie frapper Desdémone : « Voilà une chose que l’on ne croirait pas à Venise, quand même je jurerais l’avoir vue ». Puis s’adressant un peu plus tard à Iago qui ne demandait que cela : « Est-ce une habitude chez lui ou..... » Othello semble être le sujet d’une hostilité naturelle, en quelque sorte un présumé coupable tant qu’il n’a pas prouvé qu’il était innocent. Ce qui fait penser à un comportement « hétérophobe » , pour reprendre les mots d’Albert Memmi dans son livre sur le racisme.
Le drame d’Othello est qu’il a ressenti un jour que sa réussite fulgurante est insignifiante puisque ce qu’il est réellement et profondément, ses origines sociales, culturelles, sont niées d’un bloc par la société de domination dans laquelle il vivait et dont il était devenu paradoxalement un des étendards. Processus irréversible, il ne restait plus à l’homme que se trouver une bonne raison d’en finir avec le monde, et c’est un Iago guidé par la haine, qui va la lui servir sur un plat de mensonges et de machinations. Othello s’y laissera donc prendre assez facilement. Iago ne détruit pas Othello, nous dit le britannique Declan Donnellan, metteur en scène du second « Othello » en mars dernier aux « ateliers Berthier de l’Odéon, il lui donne les moyens de se détruire lui-même. Après avoir entaché son crédit politique et militaire par des agissements que Venise ne pouvait accepter, il décide de tuer la femme qui l’a profondément aimé dans un geste suicidaire puis d’en finir avec sa propre vie en ayant ces mots qui montrent assez clairement sa conscience du « faux chemin » qu’il a entrepris dans son existence : « ...un homme, dont la main, comme celle d’un juif immonde, a jeté au loin une perle plus riche que toute sa tribu ! d’un homme dont les yeux vaincus, et quoique inaccoutumés à l’attendrissement versent des larmes aussi abondamment que les arbres arabes leur gomme salutaire ! Racontez cela, et dites, en outre, qu’une fois dans Alep, voyant un turc, un mécréant en turban, battre un vénitien et insulter l’Etat, je saisis ce chien de circoncis à la gorge et le frappai ainsi .(il se perce de son épée)». Tout y est jusqu’à la tribu d’Othello et donc ses origines qu’il a « trahies »....Et on peut penser que « le chien de circoncis », c’est Othello lui-même.
Amin Maalouf dans « les identités meurtrières » refuse le sort d’Othello et affirme clairement dans cet essai sur l’identité, sur les identités multiples qui nous habitent, que le héros de Shakespeare finit dans la tragédie parce qu’il a cédé à « l’injonction » de se renier totalement pour exister dans la société qui l’a accueilli, ce qui est désastreux. Il n’a fait que s’automutiler en détruisant en lui-même les dernières traces de sa culture d’origine. Et même si bon nombre de commentateurs, dont Voltaire qui s’est inspiré d’ « Othello » pour son « Zaïre » au dix-huitième siècle, ont vu dans ce texte, au mieux une tragédie quelque peu exotique sur les ravages de la haine et de la jalousie, au pire le retour à sa nature d’origine d’un « Maure » qui a escaladé l’échelle sociale jusqu’au sommet mais qui tombe dans la violence et le crime, nous restons convaincus que ce texte est une interrogation profonde sur la nature même de nos sociétés et sur la question de l’Etranger, de l’Immigré. « Othello » devient alors d’une actualité brûlante dans une France, à titre d’exemple, qui accepte mal, quoiqu’on dise, les cultures minoritaires qui l’habitent pourtant depuis longtemps, et qui organise aujourd’hui la chasse aux étrangers qui souhaitent la rejoindre et aux sans-papiers en particulier.
Des opéras de Rossini (1816), à celui de Verdi (1887) qui en ont été inspirés , en passant par Boito qui a adapté l’opéra de Verdi , Anton Dvorak dont « Othello » a donné une ouverture symphonique, Eugène Delacroix qui en a fait un tableau au milieu du dix-neuvième siècle, Orson Welles qui l’a adapté au cinéma en 1952 et même la coréenne Eun-Ja Kang, dans son roman “Les promis” (2005), qui a fait une émouvante transposition du mythe de l’amour jaloux dans le Japon en pleine transformation des années vingt, les observateurs se sont très peu aventurés dans cette quête de soi et ce positionnement par rapport à l’Autre et vice-versa, qui est la vraie question de ce grand texte du 17ème siècle. C’est sans doute le secret de la fascination, qu’a exercé à travers les siècles de façon inconsciente parfois, et qu’exerce toujours ce chef d’œuvre universel qui nous renvoie à nous-mêmes et aux grandes questions du temps présent.
Joseph KHEAR
