Dans l'hebdomadaire Marianne du 17 février 2007, Florence Assouline conscare un dossier totalement inédit aux berbères de France. Après la réjouissance de voir une première page d'un hebdomadaire français contenir enfin une titre dont le sens profond ressemble à la reconnaissance officielle (enfin!) par la presse de l'existence de personnes qui sont dans l'hexagone depuis le début du vingtième siècle si on se limite à l'histoire récente ; et qui sont restées invisibles tout ce temps pour des raisons qui seraient difficiles à développer ici, ce dossier a éveillé en moi un certain nombre d'interrogations, et a franchement nourri en moi des frustrations. Florence Assouline qui connait un peu mieux que la moyenne des journalistes de l'hexagone les berbères, à vrai-dire surtout les kabyles, n'a pas manqué de rester dans le cliché, disons-le, néocolonial, qui réduit les peuples du sud de la méditérranée à leur cousous ou aux danses folkloriques locales : pas une allusion à la chanson, à la poésie, à la littérature berbère ; pas un mot dans un encadré sur quelques grandes figures actuelles ou anciennes de cette culture, de ce peuple dans toutes ses expressions comme La Kahéna, Saint-Augustin, Apulée, Aît Menguellet, Slimane Azem ou Si Muhend. Pas un mot sur les les Touaregs, les Rifains, les Chaouis, les Chleuhs... Pas une ligne sur les écrivains francophones et qui sont berbères mise à part Assia Djebbar. L'exposé est donc limité à quelques responsables associatifs dont le président actuel de la CBF, une animatrice d'une radio dont la spécialité est de noyer la culture berbère et les autres dont elle se réclame dans une espèce de mélange qui participe de la confusion générale et nuisible, un travailleur immigré et, bien-sûr les personnaliés du Show-biz issues de mariages mixtes sans oublier l'incontournable Zidane.
A lire ce dossier, les berbères de France sont d'abord exlusivement des kabyles qui ne se définissent que par rapport à un passé englouti, qu'ils n'ont plus de présent, mis-à-part le folklore, la danse et les traditions.
Pas étonnant alors que soit passée sous silence l'existence d'une télévision berbère que personne ne peut ignorer, surtout pas une journaliste qui fait un article sur les berbères de France. Un projet "impossible" et sans précédent, qui a été mené à terme en 2000 par les deux frères Saadi : Mohamed (actuel président de la berbère télévision) et Mustapha qui est le fondateur de la CBF (Coordination des berbères de France, citée dans le dossier). Cette télévision existe aujourd'hui plus que jamais et est, malgré les progrès qu'elle doit encore faire, un facteur de fierté pour les berbères d'ici et d'ailleurs. Fierté d'avoir, eux aussi, leur média.
Pas étonnant aussi que le nom de Mustapha Saadi n'apparaisse pas. Mustapha Saadi a fait un travail immense depuis plusieurs années, et ce sur tout le territoire national. Ce travail a abouti, entre autres choses, à la naissance de la CBF (dont il était le permier président) qui a interpellé les politiques sur la présence de la culture berbère comme culture de France et de la langue berbère comme langue de France, ce qui ne s'était jamais fait auparavant. Pas étonnant donc que ce nom ne figure pas dans cet article. Mustapha Saadi a été le premier berbère de France décoré de la Légion d'honneur. Il est connu et respecté de tous ceux qui s'intéressent à ce mouvement fort qui se crée en France autour des berbères. Je ne peux, en quelques lignes, décrire ce qu'il a accompli, visitant toutes les villes de France où résident des berbères, mettant en avant des jeunes en leur conférant des responsabilités, affirmant à la fois sa "francité", sa berbérité et son attachement aux valeurs de la République. Il est le seul par ailleurs à pouvoir précisément décrire le long chemin qu'il a parcouru à titre personnel et le long combat qu'il a mené et qu'il mène toujours.
Aux secondes assises nationales des berbères de France de Vincennes, des hommes politiques de haut rang sont venus confesser qu'ils ont découvert les berbères, ce peuple millénaire et "dominé", ce peuple "sans territoire" aujourd"hui, en allant "chercher dans les livres", grâce à l'interpellation de la CBF. Et que cela leur a beaucoiup apporté et les a rapprochés de certains de leurs concitoyens qu'il connaissaient mal. C'est cela aussi la cohésion nationale.
Je n'oublie pas tous ceux qui n'ont cessé de travailler dans le but de faire connaître la langue et la culture berbères depuis des dizaines d'années comme Mouloud MAMMERI qui était un vrai pionnier, Salem CHAKER de l'INALCO, Tassadite YACINE de l'EHESS, Youcef ALLIOUI qui a travaillé avec Fernand BENTOLILA, Camille LACOSTE-DUJARDIN et bien d'autres qui me pardonneront de ne pas les citer ici sous le coup de l'émotion.
Il ne s'agit pas de comparer les uns aux autres, il s'agit de rendre justice et de donner donc une information qui corresponde à la réalité. Ne pas citer toutes ces contributions, tous ces travaux universitaires, l'engagement de Mustapha Saadi au sein de la CBF avec les tous les acteurs nationaux et la nouveauté qu'a représenté cette coordination d'associations présidée aujourd'hui par Yazid Ikdoumi, comme force de rassemblement des berbères de France, comme fenêtre ouverte sur ce que sont les berbères aujourd'hui, c'est comme "oublier" de citer Senghor et Césaire dans un dossier sur "la négritude". C'est de l'ordre du scandale.
Mais tous ces acteurs, toute cette énergie nouvelle, tous ces jeunes pleins de promesses pour l'avenir, qui changeront forcèment la donne dans notre pays, pour qu'il soit encore plus fort avec tous ses enfants, plus généreux, plus juste, sont probablement un peu trop dans l'action présente pour intéresser Florence Assouline.
Publicité