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    C'est au mois d'avril 2001 que j'ai rencontré Pierre Bourdieu pour la première fois, et ce fut malheureusement la dernière. Je devais réaliser une interview télévisée de lui, interview dont il sera beaucoup question plus tard. J'ai été très choqué par conséquent d'apprendre neuf mois après, son décès par voie de presse ;  de constater qu'en un laps de temps aussi court, l'homme est tombé malade puis est parti. Boudieu a accordé cette interview à une télévision jeune qui travaillait avec les moyens du bord, la BRTV. Il était alors de notoriété publique que l'"Intellectuel dominant" tel que l'a défini avec un point d'interrogation trois années auparavant le n° 369 du "Magazine littéraire" était viscéralement anti-télévision. La télévision tel qu'elle était à l'époque et on peut dire aussi telle qu'elle est aujourd'hui. Il avait  même consacré un livre au sujet en 1996* . Mais le sociologue contestataire et rebelle qu'il était se méfiait peu de la BRTV et a même eu une phrase mémorable en rentrant dans les studios de la rue du Cherche-midi à cette époque : "Ce qui me plait dans ce projet, c'est sa fragilité.".

   Ce projet d'interview m'a été proposé par le premier directeur de la BRTV, Mustapha Saadi et  par Tassadite Yacine, anthropoloque  à l'école des Hautes études en sciences sociales (EHESS), élève de  Mouloud Mammeri et de Bourdieu. J'ai accepté cette propostion avec plaisir et le travail colossal qu'elle  impliquait ne me faisait pas peur tant la rencontre avec cet homme qui semblait survoler la sphère intellectuelle française d'alors m'excitait. Quelques entretiens téléphoniques avec Tassadite Yacine m'ont été d'un grand secours et ont dissipé mon angoisse. Nous avions alors ciblé avec elle l'entretien sur les travaux de Bourdieu autour des kabyles à ses débuts en Algérie, travaux dont j'ignorais à peu près tout et qui étaient superbement "oubliés" par la presse jusqu'à la parution de "la domination masculine" en août 1998 qui a fait réapparaître miraculeusement les kabyles, comme modèle de cette domination qui est dans notre "habitus" à tous, dans les journaux bienpensants.

     L'interview a eu lieu un vendredi soir, en présence de Tassadite Yacine qui était derrière la caméra et donc en face de moi. Bourdieu m'a semblé très calme  et très doux, loin de l'image que donnaient de lui les médias de l'époque qu'il a fini par boycotter. On se souvient de ses différends graves avec Jean-Marie CAVADA, gourou des médias de l'époque et député européen aujourd'hui, et puis avec Daniel Shneidermann qu'il a qualifié sous mes yeux ce soir-là de ce que je ne pourrais nommer ici.

    Je l'ai d'emblée averti que je n'avais pas lu toute son oeuvre, ce à quoi il a répondu très gentiment que c'était "normal". Nous avons échangé sur son travail, sa rencontre avec Abdelmalek Sayad et Mouloud Mammeri, son engagement depuis la crise de 1995  sous Juppé. Nous avons aussi évoqué le documentaire que Pierre Carles lui avait consacré et qui s'intitulait : "La sociologie est un sport de combat". Cet échange de plus d'une heure a été transcrit intégralement avec toutes ses imperfections dans la revue"Awal" qui est dirigée aujourd'hui comme à cette période  par Tassadite Yacine. C'est dans le numéro spécial Bourdieu 27/28 de 2003 et c'est sous le titre : L’autre Bourdieu ou celui qui ne disait pas ce qu’il avait envie de cacher, page 28.  J'aurais préféré que cette présentation soit différente, car elle est faite à la manière d'un sociologue qui rentranscrit un entretien, et puis Tassadite qui ne me connaissait pas à l'époque m'a introduit d'une façon qui ne m'a guère satisfait...

    J'ai eu donc la chance de voir cet ouragan intellectuel dans un exercice plein d'humilité qu'il m'a laissé gérer avec un respect touchant que d'autres, qui, disons-le, ne lui arrivent pas à la cheville, n'ont pas forcèment .Et j'en ai retenu beaucoup, surtout la volonté d'aller piocher dans son immense oeuvre que j'approcherai plus tard avec d'autres sociologues. C'est un peu par lui, le philosophe à l'origine comme l'était Durkheim, que j'ai compris ce que signifie être sociologue.


    Qu'aurait pensé aujourd'hui Bourdieu de la société française ? Comment aurait-il agi ? La réponse à cette question vaut pour nous son pesant d'or. Jean Daniel se pose la même question dans un livre récent chez Gallimard sur Camus.

    Y a-t-il à présent quelque chose dans la face cachée de l'iceberg ? Bourdieu avait-il des zones d'ombre ?

    Une conférencière dont je ne me souviens guère du nom et que je rencontrerai plus tard lors d'une demi-journée de formation des personnels de direction de l'Académie de Versailles me fit remarquer presque dans l'oreille que Bourdieu avait "beaucoup utilisé Sayad" et que les cercles bien infomés le savent. Voilà donc un pavé jeté dans la marre. Plusieurs autres ont succédé:  Yves Lacoste, célèbre géographe et directeur de la revue de géopolitique (notion dont il est à l'origine)  "Hérodote" m'a affirmé que Bourdieu , qu'il connaissaient bien lui et son épouse Camille Lacoste-Dujardin, éxagérait tout et pensait "un peu trop qu'il avait raison contre tous". Lors d'une recontre à laquelle nous avons été conviés ensemble à la mairie du 16ème arrondissmement de Paris, et après l'intervention peu suivie, car ponctuée d'un vocabulaire très opaque et nuisible dans ce type de situation (c'était celle d'un jeune doctorant qui travaillait sur Matoub Lounès et qui se sentait l'obligation de tenir un discours de berbériste acharné des années de plomd en Algérie, dans une salle pourtant acquise à la pluralité culturelle), Yves Lacoste a qualifié ces palabres de très "Bourdieusiens". "Bourdieu était comme cela, il compliquait tout, alors que l'on peut être tellement plus simple..." Et les réponses faites par Bourdieu sur la question de la complexité du langage qu'il utilise ne l'ont pas convaincu m'a-t-il dit . Il m'a aussi raconté ses balades dans le parc de Sceaux avec Bourdieu et leurs échanges. Camille Lacoste-Dujardin, autre anthropologue qui connait bien la kabylie pour y avoir travaillé une bonne partie de sa vie, m'a affirmé ensuite que le travail fait par Bourdieu sur la "maison kabyle" est une belle réflexion intellectuelle qui ne correspond pas à la réalité de la maison kabyle.


     Alors faut-il tuer le père ? Que dire aujourd'hui, 6 ans après, du génial Pierre Bourdieu ? Tout ceci me l'a pesonnellement rendu plus humain encore et donc plus proche. Si je devais garder quelques travaux de lui en mémoire, c'est sans doute le "Déracinement" qu'il a écrit avec Sayad en 1964, les travaux sur les kabyles et "Images d'Algérie, une affinité élective" paru en 2003 chez Actes-Sud (parution qui a été accompagnée d'une exposition à l'Institut du Monde Ararbe des photographies qu'il a faites en Algérie notamment pendant la guerre) que je retiendrais.

    Il est nécessaire aujourd'hui, qu'au-delà des Bourdieusiens inconditionnels et des détracteurs (parfois jaloux) de ce savant lumineux, il y ait  une autre réflexion sur cet homme. Une biographie complète est sans doute plus que jamais nécessaire en 2007.Une biographie qui n'oublie pas que toute sa vie durant, Bourdieu n'a cessé de s'intéresser aux "dominés".

      

*Sur la télévision. Raisons d'agir.1996.

   

    

   
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