Le sentiment de liberté est très réjouissant pour l'être humain. La première aspiration de l'homme, de l'enfant naissant, c'est de trouver la liberté qui est une notion tellement chère à tout un chacun que les slogans utilisés lors des révolutions, les prisons qui sont sensées punir, les différentes philosophies et idéologies, reposent sur elle. La privation de liberté est une souffrance pour l'être humain ; ceci à tel point qu'être libre comme l'air est synonyme d'être heureux. Mais à la question "suis-je libre ?", les réponses positives des uns et des autres ne sont pas immédiates. Demandez-vous si vous l'êtes vraiment et vous le constaterez. La liberté, on le sent bien, est un idéal qui se définit par rapport à la réalité vécue. Un individu qui ne compose pas avec son entourage, et donc qui ne fait pas de concessions, sensées pour les puristes entraver la liberté, est un individu qui ne peut vivre en société. Il y a des libertés fantasmagoriques qu'il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d'atteindre : ce sont les utopies du type : "Je fais ce que je veux." ou " Je ne veux pas faire le moindre effort.".
Mais il y a des libertés qu'il est souhaitable de connaître et de vivre : celles qui nous permettent de dompter nos traumatismes et sans lesuquelles nous serions des esclaves de nos blessures antérieures.
Que je sois un enfant d'après la colonisation française, que ma mère soit illétrée, que mon père n'ait pu étudier qu'à travers le Coran, que mes grands parents aient été pauvres, que des membres de ma famille aient été tués pendant la guerre d'Algérie par l'armée française, peut être perçu, à juste titre, comme une douleur irréparable pour moi. Et c'est dans le mot "irréparable" que tout réside. Cette douleur, qui n'est pas du fait de tous les français (dont je suis aujourd'hui!) que je croise dans la rue ou dans les wagons de métro. Cette douleur due à la politique lointaine d'un Etat, pourrait m'inciter à la haine et à la vengeance. Mais avoir la haine de qui ? et se venger de qui ? Cela aurait pu aussi se traduire par un discours interminable que je tiendrais sur les méfaits de la colonisation dans tous les lieux où je m'exprime et ceci au risque bien sûr de lasser et de ne pas être utile. Tout cela aurait pu contribuer à me rendre triste, à me consumer comme une bougie. mais je sais que tout cela ne peut que me nuire et m'empêcher d'aller de l'avant. Alors je dis "Libérons-nous" et construisons un avenir positif.
Libérons-nous ne veut pas dire oublions, mais cela signifie qu'il faut éviter les amalgames, éviter le ressentiment inutile tout en cultivant sa propre mémoire, avoir des gestes et des mots apaisés lorsqu'il le faut. Se battre pour qu'une réalité soit reconnue lorsqu'elle est ignorée, mais avec les armes de l'espoir et de la fraternité. Il n'est pas question de s'oublier, de se nier, bien au contraire, il s'agit d'avoir la force de rassembler sur ce qui est important et qui crée le lien entre nous tous, quelles que soient nos blessures. Car il est indispensable d'aller au delà de la blessure.
Dans toutes les rencontres que je fais un peu partout en Ile-de-France, j'entends ce ressentiment et je le comprends. De la part de jeunes qui ont l'impression d'avoir été oubliés par la République, et notamment par un système éducatif qui les a chassés, qui a la plupart du temps ignoré leur histoire et leur culture. Les racines du mal semblent profondes. Je réponds toujours qu'il faut dépasser la douleur pour que demain soit meilleur et que l'analyse que l'on puisse faire des situations ne soit pas marquée par la passion et qu'elle permette surtout une action utile qui est une nécessité.
Il faut que ces jeunes sachent sortir du cerle vicieux de la souffrance et de la victimisation. Il y va de leur survie et de celle de leurs enfants. Il y va de la survie du pays.
Libérons-nous ! Il est temps. Soyons exigeants vis-à-vis de nous-mêmes d'abord, de la société ensuite, mais de grâce, libérons-nous !
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