Article rédigé au moment de l'hospitalisation à Paris du président algérien
Une attaque groupée en règle est en train de se produire contre le président Bouteflika de la part de journalistes et d’hommes politiques français qui, pour certains, l’ont adulé naguère. Si l’on excepte le discours inaudible de l’extrême droite, ceci a lieu pour deux raisons essentielles : la première est l’échec de la visite du chef de la diplomatie française, Philippe Douste-Blazy en Algérie qui remet le traité d’amitié franco-algérien promis pour fin 2005 aux calendes grecques, et la seconde est le passage du président algérien à Paris pour des soins médicaux.
A priori, il ne peut y avoir de lien précis entre ces deux événements mais pour certains , la venue du président Bouteflika pour se faire soigner en France, est une sorte de manque de cohérence dans le discours « anti-français » qu’il tiendrait ces derniers temps notamment le terme de « génocide de l’identité » dont serait responsable la colonisation.
C’est ce que l’on comprend de ces réactions que je qualifie de « déplacées » de la part d’une presse et de politiques toujours désespérément dans l’ignorance lorsqu’il s’agit de l’Algérie et surtout sans aucune sérénité quand il faut évoquer la colonisation et les dégâts qu’elle a occasionnés dans ce pays en particulier, allant cette fois-ci jusqu’à tirer sur des ambulances. En clair, que vient-il faire dans un hôpital français puisqu’il n’aime pas la France ?.
Je ne connais pas personnellement le président algérien, mais ce qui est certain, lorsque l’on a une idée minimale de son parcours personnel et de son bilan en tant que président, c’est qu’il n’est certainement pas l’image caricaturale de l’ « anti-français » que l’on veut donner de lui : Bouteflika a combattu le colonialisme français, il a ensuite servi le régime de Boumédiène, mais c’est un homme qui paraît moderne et d’une grande ouverture culturelle, à mille lieues de la posture des présidents successifs qu’a connus ce pays.
Si Bouteflika n’a pu accepter dans les conditions actuelles le traité d’amitié algéro-français, c’est pour de bonnes raisons, n’en déplaise à ces chroniqueurs et à ces hommes politiques pétris d’un « culture », disons-le, néo-coloniale : un pays comme l’Algérie, qui a souffert dans sa chair de la colonisation, ne peut accepter, et c’est son honneur, de voir le spectacle que notre pays a offert au monde en votant une loi au parlement sur les « effets positifs » de la colonisation. Voilà donc une étrange façon de voir son histoire en face et de rechercher la paix avec ses anciens ennemis.
Même si la loi en question a été abrogée, l’impact de cette affaire a été désastreux dans les anciennes colonies et aussi au sein du peuple français qui est divers et qui ne s’est heureusement pas reconnu dans les propositions de bon nombre de ses députés. Ce qui s’est passé est un dérapage de l’histoire. Cela n’est aucunement de la faute du président algérien mais bien de celle de notre représentation nationale qui voulait presque que les anciennes colonies françaises remercient notre grand pays de cet apport « positif ».
D’autres problèmes subsistent entre les deux pays, comme ce non-lieu donné à un militaire français dans une affaire de torture d’une femme algérienne que l’on a fini par qualifier de « menteuse », comme l’affaire du l’insurrection du 8 mai 1945 * ; ce n’est pas le lieu de citer ici toutes les pommes de discorde, mais si la France veut la paix avec l’Algérie, il faut bien qu’elle apprenne à se comporter avec elle d’égal à égal et non en affichant une condescendance et une arrogance inacceptables. Le président algérien a donc raison de se tourner vers des partenaires comme les russes ou les américains qui, eux, ne semblent pas se comporter de la sorte et seraient même prêts a lui donner un rôle de grande importance, comme naguère dans l’affaire des otages en 1979, dans la grave crise iranienne actuelle.
Lorsque votre voisin vous méprise et ne reconnaît pas les erreurs qu’il a commises à votre encontre, vous ne lui parlez pas et vous allez chercher des amis qui vous considèrent dans un autre quartier s’il le faut.
L’attitude de l’Algérie vis-à-vis de sa propre histoire est de toute évidence un travail ( amorcé depuis l’arrivée du président Bouteflika qui a osé, rappelons-le, s’attaquer à des tabous) dont elle ne fera pas l’économie, mais il n’existe pas d’amitié à n’importe quel prix, y compris l’humiliation qui est le lot de certains pays voisins de l’Algérie mais dont les dirigeants ont sans doute trop d’intérêts personnels avec la France pour refuser leur sort. L’utilisation, à titre d’exemple, du mot « génocide » n’est probablement pas ressenti de la même façon de ce côté comme de l’autre de la méditerranée et un dialogue franc et , encore une fois, « d’égal à égal » sur ces questions et sur d’autres semble inévitable. Il faut faire confiance aux historiens de part et d’autre dans ce travail de mémoire collective qui ne peut être autrement que serein. Quant aux problèmes dits d’ « identité », ils sont suffisamment complexes pour que des esprits éclairés nous aident à ouvrir le débat sur l’impact de la colonisation sur elles.
Lorsque nos journalistes s’emparent d’ une information comme celle de la fermeture d’écoles « francophones » en Algérie comme signe d’opposition à la langue française, leur façon de présenter les faits et leurs interprétations semblent dangereuses. Il est curieux que l’on ne soit pas allé vérifier ou creuser un peu plus : en réalité ce sont des écoles privées qui enseignent la langue française sans prévoir un enseignement parallèle de la langue arabe (langue officielle du pays) prévu par une ordonnance de novembre 2005. Il faut rappeler que même les écoles et lycées français de l’étranger ont tous incorporé des cours de langue locale en leur sein. Là encore, on voit bien que ce qui a été dit est faux : ce qui motivait cette décision (sachant que la réforme du système éducatif sous le président Bouteflika a redonné sa place à la langue française dans l’école publique) c’est le non-respect de la loi.
On est allé jusqu’à reprocher au président algérien de vouloir la paix dans son pays et de réhabiliter les islamistes ( qui auraient « génocidé » l’Algérie, terme utilisé sans aucune précaution par les mêmes journalistes qui s’offusquent de l’utilisation de ce mot lourd de sens par les algériens) : l’histoire nous le dira. Après ce qui s’est passé, après le drame, les massacres et les haines, fallait-il « en rajouter ? ». Quelle est alors la grandeur d’un homme politique ? Ce débat existe évidemment en Algérie mais je ne crois pas pour ma part que le président algérien avait un autre choix dans cette affaire douloureuse.
Le discours que j’entends me met dans la position de l’avocat de Bouteflika dont je n’épouse pas une grande partie des convictions, y compris sur les problèmes de langue et de culture comme le statut de la langue amazigh. Je suis dans la position de celui qui essaie de remettre la vérité à sa place quitte à donner un crédit trop important à un adversaire qu’il respecte et dont il se fait contraint et forcé le porte-parole de circonstance devant la barbarie ambiante et destructrice.
Enfin, ceux qui tiennent ces discours n’ont certainement rien retenu des émeutes de novembre dernier, du malaise des jeunes qui sont « niés » dans leur propre pays et pas seulement parce qu’ils sont au chômage. Il semble en effet évident que c’est aussi parce que la société dans laquelle ils vivent leur renvoie une image négative de ce qu’ils sont et de ce qu’ont été leurs parents et leurs grands parents Nous sommes quelques uns à dire et à répéter, parce que nous aimons notre pays, la France, que celle-ci, a tout intérêt à faire la véritable paix avec ses voisins, dont l’Algérie parce que nous ne pouvons pas renier ce que nous sommes et que nous avons mal à cette France, ses préjugés, son racisme ordinaire même s’il faut savoir le relativiser, qui ne veut pas nous entendre et qui fait tout pour que nos jeunes, issus d’origines diverses, n’aient plus qu’une volonté de destruction, en brûlant des voitures, en investissant la magnifique esplanade des invalides avec une choquante et moyenâgeuse violence, en envahissant le stade de France avec des drapeaux d’une Algérie qu’ils ne connaissent pas mais à laquelle ils sont attachés sans jamais, et c’est le plus douloureux, se sentir français à part entière.
C’est le véritable échec de toutes les politiques, des discours comme ceux de ces journalistes et de ces politiques, qui détiennent comme chacun sait des pouvoirs exorbitants, friands de moqueries et de remarques stéréotypées sur les dirigeants un peu originaux comme l’est Bouteflika, sensés être tous des Saddam Hussein en puissance, sauf lorsque ceux-ci leur font des courbettes et adoptent une attitude qui leur sied. On se souvient de ce que sont devenus les abominables crimes du Roi Hassan II du Maroc à titre d’exemple.
Nous sommes aussi quelques-uns à être à la fois algériens et français, à ne pas vouloir être contraints de choisir un camp contre un autre, mais aussi à être sans doute plus à même de comprendre les positions des uns et des autres et à les faire passer mutuellement. Notre parole est celle de l’espoir en l’avenir et de la paix. Nous refusons toute forme de chauvinisme d’un côté comme de l’autre. Nous méprisons les haines et les rancœurs Nous n‘acceptons ni les discours réducteurs des deux côtés ni la xénophobie ambiante. Nous disons, sans prétention exagérée, que nous sommes sans doute une chance pour les relations entre ces deux pays. A condition que nous soyons entendus.
Notre pays, avec ces voix dangereuses qui sont seules à s’exprimer aujourd’hui, et malgré les divers avertissements dont celui de novembre, avertissements qui ne me semblent pas du tout entendus, ira certainement vers la guerre civile.
Je suis un homme de paix, je veux le bien de mon pays et j’accuse ces fouteurs de merde de préparer le linceul de la France. Ne les laissons pas faire !
* Voir le livre de jean Louis Planche « Sétif 1945 » qui vient de paraître (seulement le seconde sur le sujet à ma connaissance) aux éditions PERRIN